Culture & Société

Les sortilèges de la mémoire d’Eddy Cavé – 2e partie

Eddy Cavé 2009Eddy Cavé

par Leslie Péan, 2 septembre 2016 ---   Eddy Cavé fait parler le professeur Marcel Gilbert dans une randonnée qui épouse la courbure du temps. On suit avec lui le cheminement du philosophe, du mathématicien et du poète qui a formé et motivé plusieurs générations avec son franc-parler. Le propos du professeur a toujours été de souligner la nécessité de combler le déficit démocratique de notre pays. De retourner aux idées de participation et de décentralisation indispensables à un véritable équilibre démocratique. Aussi a-t-il pris ses responsabilités et publié à son retour d’exil en 1986 en Haïti ses Lettres à la nation qui eurent un grand retentissement. En dépit de l’inévitable usure de l’âge, Marcel sortait de sa chambre de réflexion avec une jeunesse mentale qui a contribué à combler le vide créé entre 1963 et 1986.  

Dans la dynamique de clin d’œil sur l’avenir, Eddy Cavé jette une lumière crue sur les personnages dont les photos ornent les pages de couverture : Adrien et Daniel Sansaricq, Alix Gilles, Ary Balmir, Clément Amiclé et Jacqueline Beaugé, Eddy Julien, Édouard Anglade, Émile Roumer, Évelyne Garnier Denizé, Félix Philantrope, Franck-Richard (Boy) Cavé, Gérard Cassamajor, Gérard Loiseau, Gérard C. Noël, Gertrude Dimanche Mercure, Guy Marcel, Henri (Rico) Labrousse, Hugues Gentillon, Jean Kerby, Jean Laforest, Jean Verly, Joseph Dieffen Azor, Kalisia, Leslie Manigat, Marcel Gilbert, Marcel Numa, Mario Jacob, Michel Lapierre, Milou Drouin, Moïse Sénatus, Musset Pierre-Jérôme, Pierre Chavenet, Pierre-Marie (Pierrot) Lelong, Prénel Cavé, Raoul Nelson, Raymond Chassagne, Raymond (Ti Mouton) Roumer, Rénélique Desrosiers, Serge Picard, Solon Balthazar, Wilson Désir, Yanick Jean, Yves Bijou, etc.

Un art consommé

L’humour n’est pas exempt dans cet ouvrage où l’on voit le fameux Mèdelòm, le sympathique fou de Pestel qui, admirant le yacht tout blanc de l’écrivain Jean-Claude Fignolé, déclare au plus fort de la dictature de Jean-Claude Duvalier:

— Jan-Klod gen lespri wi, se lajan li pa genyen ! (Jean-Claude a pour lui l’intelligence. Tout ce qui lui manque, c’est un peu d’argent !)

— De ki Jan-Klod w ap pale (De quel Jean-Claude tu parles?), demande une voix ? Jan-Klod Fiyole ou Jan-Klod Divalye ? (Jean-Claude Fignolé ou Jean-Claude Duvalier ?)

— Ou tou wè se Jan-Klod Fiyole m ap pale (Tu vois bien que je parle de Jean-Claude Fignolé), répond-il du même souffle ! Si m t ap pale de lòt Jan-Klod la, men ta di : Jan-Klod gen lajan se lespri li pa genyen. (Si je voulais parler de l’autre Jean-Claude, j’aurais dit qu’il a de l’argent, mais pas un pouce d’intelligence)[1]

Dans le paysage qu’il brosse avec bonhomie, Eddy Cavé raconte l’histoire de ce bambin qui menace de se suicider en se jetant d’un balcon si ses parents persistent à l’enfermer au grenier à cause de ses mauvaises notes de fin d’année. Alors son père, Mèt Fé, lui ordonne de mettre ses chaussures et de le suivre chez l’ébéniste du coin. Arrivé à l’atelier, Mèt Fé déclare :  

« Ce petit chenapan a l’intention de se suicider. Je veux faire construire le cercueil dès maintenant. Pourrais-tu prendre les mesures tout de suite pour gagner un peu de temps ? Voici l’acompte. Pendant qu’il sort son portefeuille pour verser la somme, le bambin terrifié se met à genoux, pleure comme une madone et promet de ne plus recommencer, d’étudier assidument, de cesser tout propos et comportement irrespectueux envers les voisins et notables du quartier, etc. Promesse tenue[2]. »             

En suivant Eddy Cavé dans son voyage parmi les amis qui l’ont quitté, on ne peut s’interdire une échappée en mettant en exergue son expérience de banquier à la Banque Nationale de la République d’Haïti (BNRH). Cela vaut le coup. C’est avec les souvenirs de Raoul Nelson, cet économiste haïtien travaillant à la Commission Économique Pour l’Amérique Latine (CEPAL) au Chili entre 1965 et 1967 qu’Eddy Cavé aborde la question monétaire haïtienne. Il écrit : « La gourde n’a aucune assise, disais-je continuellement à mes collègues de la BNRH, et rien ne pourra la retenir le jour où elle commencera à dégringoler.» La réalité d’aujourd’hui en 2016 lui donne raison. Le choc du taux de change de 65 gourdes pour un dollar américain laisse des traces.

Notre imaginaire kolboso

Eddy Cave - memoire jeremien-tome-II v3 2

Haïti s’est laissée piéger naïvement depuis l’occupation américaine. D’abord avec le dollar haïtien qui représente la situation de fait de 1919 quand les deux monnaies étaient à parité. Et depuis les mentalités sont restées bloquées. Même quand le taux de change a été fixé à 5 gourdes pour un dollar américain ou encore quand, à partir de 1991, le Fonds Monétaire International (FMI) a imposé le flottement de la gourde. En fait, la société haïtienne fait face à des générations de débridés qui croient pouvoir fonctionner en dehors de toute règle. Notre imaginaire kolboso continue de nous faire croire à des choses qui n’existent même pas. Et il nous joue des tours à n’en plus finir !!! Comme par exemple le dollar haïtien ! On se souviendra que le gouvernement Préval avait interdit en 2007 d’afficher les prix en dollar haïtien, une unité monétaire qui n’existe pas et que personne n’a jamais vu.  

 Du gouvernement des Duvalier à celui de Michel Martelly, le phénomène des « cerveaux lents » s'est aggravé. La comédie décrite par Graham Greene s’est décuplée. Elle tient lieu de politique au sens le plus péjoratif du terme et est mise en scène avec l’appui de la communauté internationale. Cette tourmente intérieure est décrite par Eddy Cavé[3] qui rappelle que les masques sont tombés lors du refus du deuxième tour des élections en 2007. Une surprise et un choc qui se renouvellent avec cynisme et cupidité en 2010. Avec pour conséquences, entre autres, la continuation de la logique d’accaparement des ressources de l’État à des fins personnelles. Ce qui entraine une raréfaction des moyens financiers pour le reste de la population.

Pas étonnant : au cours des cinq ans de l’administration Martelly, la moyenne annuelle du déficit budgétaire était de 390 millions de dollars américains. Une véritable psychose qui disait bonjour en 2013 avec un déficit de 604 millions de dollars.   Résultat : ce boum des dépenses ne garantit pas le minimum. Trouver leurs salaires pour certains employés relève du miracle. En 2015, le gouvernement décaisse 450 millions de gourdes pour les festivités de la CARIFESTA tout en faisant fi de trois mois de salaires impayés au personnel diplomatique. Les caisses de l'Etat sont vides et, comme l’a révélé le président Jocelerme Privert, les gabegies de l’équipe Martelly ont abouti à l’accumulation des dettes de l’État de 89 millions de dollars, au seul titre du carburant. Les 200 000 jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail sont condamnés au chômage et à l'émigration sauvage.

 En devenant une économie assistée comptant sur l’aide humanitaire et la mendicité internationale pour survivre, Haïti fait face à des souffrances indicibles. Dans ce régime d’exception où l’état d’urgence est permanent, les ambitions demeurent illimitées, mais elles butent sur le fait que 60% des habitants vivent aujourd’hui dans les villes, contre 30% dans les années 1960. Les déceptions sont amères devant une capitale qui a vu sa population multipliée par dix, c’est-à-dire passant de 300 000 en 1960 à près de trois millions aujourd’hui. Enfin, ce sont les transferts financiers de la diaspora, constituant un quart du produit national brut (PNB), qui ont empêché jusqu’ici certains milieux populaires de faire brutalement irruption dans les espaces de tranquillité qui échappent encore à la bidonvilisation.

              Nous nous faisons des illusions en espérant trouver les éléments du renouveau dans des personnalités du monde du spectacle. On y assiste plutôt à la mise en scène de pourris en mal de paraître. Les coups de projecteur d’Eddy Cavé mettent en lumière de nombreux joyaux qui n’ont pu mettre leurs compétences au service du pays. Dans ce tour de force, il présente à cet égard des Haïtiens ayant un bagage stupéfiant de connaissances dans de nombreux domaines allant de la peinture à la philosophie, des mathématiques à la poésie, de l’économie à la diplomatie et à la science politique. Ces valeurs n’inspirent plus confiance. On leur préfère d’autres profils. Ceux de gens de sacs et de cordes qui ont fait fortune sans que personne ne sache comment.

Le grand mérite d’Eddy Cavé est d’amener le lecteur à poser de troublantes interrogations à partir de la vie de ses amis disparus. Interrogation sur la société haïtienne et les conditions d’un éventuel coup de barre. Interrogation sur les fondements de l’autorité et les règles du discours dans un milieu où depuis deux siècles, des médiocres perpétuent délibérément le malheur dans leur recherche de pouvoir. Or justement, comme l’explique Doña Lidia Sansaricq, « le pouvoir détériore les valeurs humaines chez les personnes médiocres du fait que c’est la seule chose qu’ils ont pour se glorifier et se sentir supérieurs[4]. »

Enfin, retour à l’élément qui fait mieux passer le courant : les photos semées dans l’ouvrage. Avec un art consommé, elles disent encore plus que les textes qui les accompagnent. Ce sont des épisodes de vie et des facettes distinctes d’une histoire contemporaine. Elles susciteront sans doute d’heureux effets et des nostalgies sans le moindre décalage avec la réalité. Lisez ce livre aide-mémoire à la rentrée pour participer au changement. S’il n’exhorte pas un quelconque réveil de conscience, il provoquera certainement des émotions individuelles. De toute façon, sa sonorité ne laissera personne indifférent, car tout commence par les souvenirs.

Leslie Pean
Historien - Economiste


[1] Eddy Cavé, De Mémoire de Jérémien, Tome II, Editions Cidhica, Montréal, 2016, p. 64.

[2] Ibid, p. 348.

[3] Ibid, p. 264.

[4] Lidia Sansaricq, Traición múltiple, Editions Cidhica, Montréal, 2015, p. 92.