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La réflexion de Leslie Péan dans son livre " Béquilles " - Continuité et ruptures dans les relations entre la République Dominicaine et Haïti

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Les bruits courent dans tous les sens sur les relations haïtiano-dominicaines. On entend des opinions qui exagèrent ou minimisent les tensions existantes entre les deux pays. Depuis Jean Price-Mars, auteur de l’ouvrage La République d’Haïti et la République Dominicaine qui date de plus d’un demi-siècle, personne ne s’était encore attardé à aller en profondeur pour analyser le discours officiel sur le sujet, sinon pour le supplanter. On était ainsi réduit à des articles de journaux, des commentaires à la radio ou à la télévision et à des conférences. Ces interventions, tout en étant instructives, ne comportaient pas une réflexion sur le passé permettant de comprendre les causes profondes de la décision de la Cour constitutionnelle dominicaine TC 168-13 rendue en septembre 2013. Leslie Péan a réalisé ce saut libérateur.

Dans « Béquilles », l’auteur s’interroge sur la décision TC 168-13 avec un œil vierge. Un œil critique. Sa contribution fondamentale est de briser le carcan du solipsisme qui refuse de considérer d’autres points de vue, d’autres consciences que la sienne, dans la compréhension du monde. Il introduit ainsi dans l’analyse le racisme anti-noir dominicain, un élément de lucidité dans les passions éternelles structurant les rapports entre les deux pays. Le vrai sujet du livre est là. C’est de là aussi qu’il faut partir pour comprendre la recherche désespérée des Dominicains d’origine haïtienne à se faire accepter sans réserve. On comprend ainsi que l’anti-haïtianisme est loin d’être uniquement de nature religieuse. Et là, l’auteur soutient que la bêtise n’est pas uniquement chez nos voisins. En effet, le plus grand service que les Haïtiens puissent rendre aux Dominicains d’origine haïtienne est de prouver qu’ils sont capables de surmonter et de gérer leurs propres contradictions dans les questions liées à la couleur de peau et en général, à la gestion du pays.  

Pour arriver à la conclusion que nous sommes condamnés à nous entendre avec la République Dominicaine, Leslie Péan montre la nécessité de béquilles, d’accessoires permettant de surmonter les multiples obstacles dressés par l’histoire dans les relations entre les deux pays. Ainsi sa plume n’est pas au garde-à-vous dans la condamnation du TC 168-13 qu’il considère comme un ingénieux pousse-au-crime. Cet Arrêt de la Cour constitutionnelle dominicaine est la cristallisation du racisme et de l’anti-haïtianisme, une mesure scélérate qui peut précipiter les Dominicains d’origine haïtienne dans le gouffre d’un massacre rappelant celui de 1937.

Leslie Péan montre, que tout en étant un calcul électoraliste, la décision TC 168-13 fait partie de la stratégie bien connue de l’alibi de préparation à un vrai génocide. Aussi, il ne manifeste aucune complaisance à ce sujet. Et de ce fait, il ne cautionne pas non plus la loi Medina qui lui est fidèle dans une large mesure. Les collages et bricolages des missions diplomatiques haïtiennes ne sont pas épargnés. L’enrichissement du patrimoine personnel des gouvernants haïtiens à partir du trafic des travailleurs haïtiens (braceros) depuis près d’un siècle est bien documenté dans le livre. Pour recevoir des commissions par tête de travailleur vendu, toutes les illusions réformatrices se perdent devant le dieu Argent. On ne vit que par lui, avec lui et pour lui. L’auteur souligne ces faits en analysant les derniers scandales des contrats de gré à gré conclus avec des firmes dominicaines. Au passage, des anecdotes disséminées à travers l’ouvrage incitent les lecteurs à rire et sourire à tour de rôle pour éviter de pleurer.

L’ouvrage est un rafraichissant oasis dans le désert de la pensée haïtienne sur une question si cruciale. L’écriture fine de l’auteur console du mauvais spectacle du commerce des braceros qui est présenté dans tous ses détails. Cela permet d’affronter avec plus de sérénité les embuscades des gouvernements haïtiens vendant leurs propres enfants aux compagnies sucrières américaines et dominicaines. En effet, la main-d’œuvre haïtienne bon marché est un maillon essentiel des relations haïtiano-dominicaines. Le trafic clandestin des hommes, des marchandises et des armes est placé sous le scalpel d’une intelligence qui déchiffre l’invisible sous les signes du monde présent. Tout en affichant la réalité qui se cache derrière le bavardage des discours pseudo-nationalistes, l’auteur dénonce la stérilité qui caractérise ce domaine comme bien d’autres.

Leslie Péan a fait une œuvre valable, durable et appelée à une large diffusion. Une œuvre qui s’inscrit dans la tradition des grands penseurs qui ont déchiré les ténèbres de leur environnement avec les lumières d’une imagination et d’une érudition dépassant les 400 kilomètres de frontières entre les deux pays. En ces temps où le positionnement publicitaire tient lieu de valeur et de stratégie nationales, la mission de Leslie Péan d’empêcher que la répétition continuelle des erreurs ne devienne une vertu, a été bien remplie. De la haute culture traversée par les éclairs d’une révélation au grand jour de nombreux épisodes d’une histoire secrète. Un ouragan soufflant sur les remparts de traditions honteuses qui ont la vie dure en dépit du rôle qu’y jouent les espèces sonnantes et trébuchantes.

C3 Edition