Economie

Nancy Roc: « Haïti is open for business » : un cas d'opportunisme politique ? (2e partie)

caracol-peinture-tete-mortHaïti is open for business », certes. Reste à savoir à quels types de business

Lors de son récent passage en Europe, le président Martelly a dit attendre le soutien de l'Union européenne dans la dynamisation des échanges commerciaux et des investissements directs en Haïti. Selon le premier citoyen de la nation, le pays offre, depuis plus d'un an, un environnement propice à l'investissement, aux réformes économiques et aux efforts de renforcement de l'État de droit. « Haïti, a-t-il insisté, est une plate-forme stratégique et présente un environnement propice aux investissements.». Au-delà des discours et des voyages promotionnels présidentiels, quelle est la réalité sur le terrain? Haïti offre-t-elle réellement un environnement propice aux investissements ?

« La perception d'Haïti sur la scène internationale serait un handicap majeur à sa nouvelle politique économique consistant à séduire et à conquérir les investisseurs étrangers », a reconnu Karl Jean-Louis, ex-directeur général du Centre de facilitation des investissements en juillet 2012.[1] Pour Junia Barreau, détentrice d'une maîtrise en gestion des PME et de leur environnement, « il est vain de feindre l'étonnement en apprenant qu'Haïti est présentée comme le pays le plus risqué de la Caraïbe (également sur tout le continent américain) aux investisseurs internationaux. Dans l' «International country risk guide », sur 140 pays, Haïti occupe la peu enviable 138e place en 2011 devançant le Zimbabwe (139e) et la Somalie (140e). La part du risque politique est considérable dans la notation d'Haïti (41/100), le risque économique est très élevé aussi (20,5 /50) alors que le risque financier est faible (35,5/50)». Pour cette ancienne vice-consul au Consulat d'Haïti à Montréal, en Haïti, « le poids du risque politique est le double de celui des deux autres types de risque, ce qui indique que les investisseurs internationaux accordent une plus grande importance au risque politique. On le sait, l'instabilité politique mêlée à l'incertitude de l'environnement socio-économique haïtien est son pire ennemi. L'instabilité politique d'Haïti fait augmenter sa vulnérabilité économique. Alors même que son niveau de risque politique actuel est très élevé, les prévisions ne sont guère meilleures au cours des prochaines années »[2], déduit-elle. Comment déjouer ou démentir ces mauvais pronostics et ce pessimisme qui collent à l'image d'Haïti ?

Entre vœux et réalité

Malgré tous les efforts apparents de l'équipe gouvernementale Martelly/Lamothe, force est de constater qu'ils ne sont pas suffisants pour encourager les investissements directs étrangers. D'ailleurs, peut-on évaluer ces derniers depuis l'accession de Michel Martelly au pouvoir ? Le tandem Martelly/Lamothe qui a développé une communication à outrance, voire propagandiste et à l'opposé du silence légendaire de l'ex-président Préval, n'a pu fournir jusqu'à présent une liste, ne fusse que rudimentaire desdits investissements. D'ailleurs, « les investissements majeurs qu'a attirés Haïti au cours ce ces récentes années, que ce soit dans le domaine des télécommunications, de l'industrie de la sous-traitance, etc... datent d'avant le séisme du 12 janvier », rappelle l'économiste Nesmy Manigat. En parlant d'investissements majeurs, soulignons que le parc industriel de Caracol a été financé en partie par l'argent de la reconstruction attribué après le séisme (224 millions de dollars US, selon le New York Times du 6 juillet 2012), et est soutenu par trois promoteurs : l'État haïtien, la Banque interaméricaine de développement (BID) et les États-Unis. Inauguré le 17 juillet 2012 par le président Martelly, en présence de représentants de la BID et d'officiels américains, le parc accueille aujourd'hui une entreprise coréenne de textile (Sae-A Company) et un investisseur haïtien (Peintures Caraïbes). L'entreprise coréenne s'est engagée à créer 6 000 emplois en 2013, et 20 000 dans 6 ans [3]. Elle emploie aujourd'hui 400 personnes. Là encore, des fonds gouvernementaux ont été investis dans ce projet mais quels sont les investissements directs étrangers réalisés dans le pays sous le gouvernement de M. Martely ? La question reste pendante et, malgré tous les efforts de l'équipe en place pour promouvoir Haïti comme un pays « ouvert au business », « aujourd'hui Haïti est encore classé comme un pays à risque qui a de la difficulté à attirer des investisseurs de grand calibre pour les appels d'offres internationaux au niveau de la reconstruction », confirme Nesmy Manigat.

De son côté, la diaspora haïtienne, qui envoie près de 2 milliards de dollars américains par an au pays, avoue être réticente à investir ses avoirs en Haïti, à cause des problèmes d'instabilité sociopolitique et d'insécurité auxquels le pays fait constamment face. « Même si la volonté est là, nous avons peur de grossir le lot des victimes de l'insécurité qui anime la vie quotidiennement en Haïti. Comment aller investir dans un pays où la police, les parlementaires, bref l'État sont en grève permanente ? Ne parlons même pas du problème récurrent de l'insécurité », a déclaré un compatriote à Haïti Press Network en avril 2012. [4] Dans un sondage fait à Miami à l'époque, cette agence en ligne constate que « la majorité des Haïtiens vivant aux États-Unis, notamment à Miami, n'ont malheureusement pas manifesté l'engouement pour aller faire des investissements en Haïti, contrairement aux vœux du gouvernement en place ».[5]

Stratégie industrielle vs État de droit

Dans son rapport daté du 12 novembre 2012, la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH) questionne le choix stratégique du gouvernement haïtien dans le domaine de la stratégie industrielle qui se dessine actuellement, résumée par le slogan « Haiti open for business ». Pour cette organisation internationale, «favoriser l'implantation d'industries tournées vers l'exportation (comme dans le parc de Caracol) n'est qu'une réponse à court terme au besoin d'emplois, sans sécurité pour l'avenir (les investisseurs étrangers peuvent trouver d'autres bassins d'emplois plus compétitifs en matière de coûts ailleurs) et surtout sans effet d'entraînement pour une industrialisation durable capable de répondre aux besoins du pays ».[6]

caracol-ouvriere-1Premieres vagues d' ouvrieres haitiennes au Parc de CaracolPour la FIDH, plus généralement, il apparaît que la voie vers un développement industriel capable de créer des emplois et des biens nationaux doit partir de la réalité du réseau d'entreprises informelles qui domine dans le pays et offrir à ces travailleurs les moyens d'accéder aux crédits, à la technologie et à la formation. Cela suppose un changement - si ce n'est un bouleversement - dans l'ordre des priorités du gouvernement qui permettrait d'intégrer le plus grand nombre de travailleurs dans une dynamique de développement économique endogène dont ils seraient des acteurs et pas seulement une main-d'œuvre non qualifiée utilisée par les investisseurs étrangers. [7]. L'actuelle stratégie industrielle gouvernementale serait donc viciée, car, pour la FIDH, « la réponse de base se situe donc dans la construction d'un État de droit démocratique, mettant au cœur de ses stratégies de développement le respect et la promotion des droits économiques et sociaux de son peuple».

Pour l'haïtien Thomas Lalime, doctorant en sciences économiques à l'Université du Québec à Montréal (UQAM), « Haïti ne sera ouverte aux affaires que lorsque nos dirigeants donneront des signaux clairs et crédibles de leur volonté de faire la politique autrement en créant un cadre attrayant pour les investisseurs tant nationaux qu'étrangers », a-t-il déclaré dans une interview qu'il nous a accordée cette semaine. Pour M. Lalime, « Haïti is open for business » ne demeure qu'un slogan or, « ce ne sont pas les slogans et les propagandes qui attireront les investisseurs mais plutôt des plans, des programmes et des projets cohérents et concrets, assortis de calendriers d'exécution précis et réalistes ». Pour lui, ces signaux n'exigent pas, à priori, beaucoup d'argent, mais plutôt une vision de développement claire. À ce titre, il donne trois exemples précis comme pistes éclairantes :

Il nous faut une refonte des lois, particulièrement celles concernant nos investissements, qui pour la plupart sont désuètes. Il s'agit ici de la thèse juridique du développement soutenue par La Porta, Lopez-de-Silanes, Shleifer et Vishny (1997, 1998, 1999 et 2000) qui stipule que la prospérité des économies de marché repose, en autres, sur la capacité des États à garantir les droits attachés à la propriété. Selon ce courant de pensée, le contenu et les conditions d'application des règles du droit de l'entreprise peuvent alors être considérés comme un facteur de développement financier et économique. Cette thèse a porté la Banque mondiale à publier annuellement le rapport « Doing business » pour évaluer l'état d'avancement des pays dans la création du climat des affaires, une façon de classer les pays qui sont effectivement ouverts aux affaires. Or dans ce rapport, nous sommes passés de 166e en 2011 à 174e en 2012. Immense paradoxe !

Une volonté d'appliquer la loi (de créer un État de droit) notamment en commençant par réaliser des élections crédibles susceptibles de garantir le fonctionnement d'un vrai État de droit et la stabilité politique. L'instabilité trouve souvent ses racines dans la non-réalisation d'élections ou la réalisation d'élections contestées. Quand Haïti arrivera à renouveler ses dirigeants démocratiquement via les élections libres, honnêtes et démocratiques, sans contestation aucune, elle recevra la visite des investisseurs sans faire de propagande, comme c'est le cas de la Républicaine dominicaine aujourd'hui.

L'exemplarité dans la gestion des ressources de l'État (financières et humaines). Car la bonne gouvernance, particulièrement la lutte contre la corruption, est un des meilleurs attraits des investisseurs internationaux.

Ainsi, pour Thomas Lalime, « c'est à la lumière de ces indicateurs qu'on peut évaluer ce qui reste de l'image « Haiti is open for business. Aujourd'hui, même les pays amis, conseillent à leurs ressortissants d'éviter de visiter certains quartiers de Port-au-Prince. Vont-ils conseiller à leurs entrepreneurs de faire affaire en Haïti ? Ces entrepreneurs courraient-ils le risque de venir investir en Haïti en dépit de l'avertissement de leur ministère des Affaires étrangères ?», questionne-t-il. Et de fait, le 16 novembre en cours, le Canada a émis un avertissement aux voyageurs sur le site du gouvernement fédéral. On peut y lire le conseil suivant pour se rendre en Haïti : « Il convient de faire preuve d'une grande prudence en raison du taux de criminalité élevé à différents endroits au pays et des tensions politiques qui persistent .» De plus, le site émet en rouge un avertissement régional pour les quartiers de Martissant, Carrefour, Bel-Air et Cité Soleil, à Port-au-Prince où le ministère des Affaires étrangères et du Commerce international Canada recommande d'éviter tout voyage non essentiel dans ces quartiers, car les conditions de sécurité y sont particulièrement instables et dangereuses [8].

De son côté, l'économiste Nesmy Manigat souligne qu'« il y a une perception qu'Haïti est en guerre permanente contre elle-même et le principal défi de ce gouvernement dans ce contexte de compétition féroce est de convaincre les capitaux internationaux qu'Haïti peut être stable sans des forces étrangères. En effet, si la présence de la Minustah peut rassurer des acteurs politiques, elle constitue pour des investisseurs une béquille qui rajoute à l'incertitude ».

La lourde tendance de l'opportunisme politique

Selon le diplomate, écrivain et militant politique français, Stéphane Essel, le monde politique serait rempli de gens présentant deux types de caractères : d'un côté ceux pour qui l'intérêt commun prime, et qu'il appelle les altruistes ; et de l'autre des gens avides de pouvoir, individualistes, qui, une fois élus, défendent principalement leurs propres intérêts et les intérêts de ceux qui les servent, qu'il appelle les opportunistes. Les actions des premiers ont pour but d'améliorer le sort des gens, alors que les actions des seconds accentuent mécaniquement le caractère inégalitaire de nos sociétés [9].

Le véritable problème du gouvernement Martelly/Lamothe réside dans son impossibilité à convaincre de l'existence d'un programme bien élaboré et ambitieux de gouvernance. La communication, seule, ne fait pas de miracles et les slogans en Haïti deviennent ennuyeux et mensongers. Un homme très proche et conseiller de l'actuel président a confié cette semaine à une Haïtienne de Belgique venue assister à la réception donnée cette semaine par l'ambassade d'Haïti à Bruxelles lors de la tournée européenne de M. Martelly, que ce dernier est, nous citons, « un grand président ». Cette source nous a indiqué que cet homme, un médecin très connu, a répété ces mots à trois reprises pour qualifier Michel J. Martelly. Comment peut-on oser, sinon par fanatisme aveugle, utiliser de tels mots alors même que le président n'est au pouvoir que depuis dix-huit mois ? Sur quels faits concrets peut-il avancer une telle ineptie ? N'est-ce pas là un pur exemple d'opportunisme ? Il est inacceptable, à cet état de la démocratie, que des hommes politiques se méprennent à tenir de tels propos dans l'espace public et qu'ils prétendent vouloir gouverner ce pays.

Le mardi 20 novembre, le président Martelly a été applaudi au Parlement européen en remerciant l'Europe pour sa générosité et sa solidarité tout en rappelant «qu'aucun pays ne saurait sortir de la pauvreté, en vivant de la charité ». Il a également invité les Européens à investir en Haïti : « Haïti, est une plate-forme stratégique et présente un environnement propice aux investissements. Le pays a besoin de ports, de routes, d'hôtels, et bénéficie, entre autres, de milliers de kilomètres de plages de sable blanc, de ports en eaux profondes naturellement protégés et d'une population jeune », a-t-il déclaré. Cet appel peut-il être entendu dans une Europe en récession ?

Pour Thomas Lalime, il faut considérer deux aspects : l'aide publique au développement (APD) des États européens et les investisseurs européens eux-mêmes. Concernant l'APD, il souligne que « l'Europe actuelle n'arrive même pas à gérer ses propres problèmes (récession, chômage, austérité criante), j'imagine mal qu'elle pourrait nous venir en aide présentement. D'ailleurs, elle ne l'avait pas vraiment fait même en période de prospérité économique ». Quant aux investisseurs privés, « leurs pays d'origine sont en train de les courtiser, de les protéger et de les inciter à investir chez eux puisque la relance économique passera par eux. Ils reçoivent même, dans certains cas, des subventions pour ne pas se délocaliser». Alors, quels incitatifs offre Haïti ? Quels intérêts ont les investisseurs européens à faire le saut vers Haïti ? Ajouté aux lacunes susmentionnées, « on peut voir l'appel aux investisseurs européens comme le cri de Jean-Baptiste prêchant dans le désert », affirme M. Lalime.

Il faut que l'entourage du président et son gouvernement aient le courage d'admettre que, depuis son installation, aucune décision forte n'a été prise. Aucune vision claire de gouvernance n'a été dégagée. Peut-on continuellement se servir de slogans pour se faire du capital politique ? Et de quel capital politique le président, son entourage et son gouvernement pensent-ils pouvoir jouir en commettant des bourdes ou en faisant de malheureuses déclarations ? À cet égard, soulignons la dernière en date et pas des moindres : lors d'une réunion d'échanges de vues avec la Commission parlementaire des affaires étrangères, conjointement avec la Commission du développement et en association avec la délégation de l'Assemblée parlementaire commune ACP-EU, en Europe, le président Martelly a déclaré, à propos du cas de Clifford Brandt, que : « C'est la première fois en Haïti qu'on démantèle un réseau de bandits de cette envergure, et je vous le dit carrément, ce réseau est plus fort que l'État lui-même, au point que j'ai dû, avant ma venue ici en Europe, faire une demande formelle aux États-Unis d'Amérique et à la France, pour trouver une assistance. Parce que ce réseau, s'il décide de renverser le gouvernement, il peut le faire en une minute ».[10] Et c'est dans un tel pays qu'on invite des gens d'affaires à venir investir ?

« Haïti is open for business », certes. Reste à savoir à quels types de business...

Nancy Roc: « Haïti is open for business » : un cas d'opportunisme politique ? (1re partie)

Nancy Roc,
Montréal, le 23 novembre 2012


[1] Investir en Haïti : une question d'image, Le Matin, 20 juillet 2012.

 [2] Junia Barreau, Investissements directs étrangers : la difficile équation haïtienne, Le Nouvelliste, 28 août 2012.

[3] http://www.radiotelevisioncaraibes.com/opinion/le_parc_de_caracol_pas_encore_approprie_par_les_haitiens.html

[4] La diaspora haïtienne hésite à venir investir en Haïti, HPN, 26 avril 2012.

[5] Ibid.

[6] FIDH, Une situation humaine en danger, 12 novembre 2012.

[7] Ibid.

[8] Voyage.gc.ca, destination Haïti - http://voyage.gc.ca/destinations/haiti. 16 novembre 2012.

[9] Stéphane Hessel, Indignez-vous !, Éditions Indigène, Paris 2010.

[10] Haïti Libre, Le réseau de Clifford Brandt a la capacité de renverser le gouvernement, 21 novembre 2012.

Source: Le Nouvelliste

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