Economie

Avec la tendance actuelle, Haïti ne sera pas émergente même en 2130

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Des idées pour le développement

Quand le numéro un de la Direction générale des impôts (DGI), M. Jean-Baptiste Clarck Neptune, avait annoncé à la presse le jeudi 23 mai 2013 que les prévisions de croissance économique étaient passées de 6.9 % à 2 %, j'avais crû à l'exagération. Je n'étais surtout pas d'accord avec les raisons qu'il avait avancées pour justifier un tel échec de prévision.

Mais quand j'ai lu les trois communiqués de presse du Fonds monétaire international (FMI) relatifs au programme de facilité élargie de crédit (FEC) conclu avec Haïti, je me rends compte qu'effectivement, le taux de croissance de 2013 pourrait ne pas dépasser 2 %. Ce qui confirme que les prévisions de croissance économique en 2012 et 2013, validées par le FMI, étaient fantaisistes et irréalistes.

Le communiqué de presse n° 13/173 du FMI en date du 12 juin 2013 fait état de la mission dirigée par M. Boileau Loko qui avait séjourné à Port-au-Prince du 29 mai au 6 juin 2013 pour mener les entretiens relatifs à la sixième revue du programme appuyé par un accord au titre de la FEC. La mission a rencontré les plus hautes autorités haïtiennes dont le Premier ministre Laurent Lamothe, le ministre de l'Économie et des Finances Wilson Laleau et le gouverneur de la Banque de la République d'Haïti (BRH) Charles Castel. Au terme des entretiens avec ces autorités, les prévisions de croissance économique en 2013 du FMI sont passées de 6,5 % à 3,4%.

L'année dernière, à la même époque, le communiqué n° 12/173 du FMI faisait passer les prévisions de croissance économique de 7 % à 4.5 %. Et au bout du compte, le taux réalisé était de 2,8 %. Le fameux prétexte justificatif était le passage des ouragans Isaac et Sandy. Donc, cette année, si les prévisions du FMI chutent déjà à 3,4%, il est alors fort probable de réaliser un taux de croissance inférieur à 2,8 %. Le premier cyclone qui touchera Haïti en 2013 sera retenu comme motif d'échec de la prévision.

Quand j'ai lu les trois communiqués du FMI, j'ai remarqué la même ritournelle. Les mêmes phrases. Sauf les chiffres et certains noms, remaniement ministériel oblige, qui changent. «La mise en oeuvre du programme appuyé par la FEC est globalement conforme aux prévisions » revient toujours. Même si l'on passe d'une prévision de croissance de 7 % à 2.8 %. C'est à se demander s'il existe un scénario où la mission ne sera pas satisfaite.

Un autre paragraphe qui revient régulièrement est la suivante : « La mission tient à remercier les autorités de leur chaleureuse hospitalité, de leur étroite coopération et de l'esprit de franchise qui a animé les entretiens. Les services du FMI entendent recommander à la direction de présenter le rapport des services du FMI relatif à la sixième [5e, 4e...] revue et à la prorogation de l'accord au titre de la FEC au conseil d'administration en juillet 2013.» Y aurait-il une corrélation positive entre « chaleureuse hospitalité » des autorités haïtiennes et la conclusion des rapports du FMI? La question demeure pendante.

Selon le FMI, c'est la faible reprise de la production agricole qui limitera le taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) à environ 3,4 % durant l'exercice 2013, contre un taux de 6,5 % prévu dans son programme avec Haïti. Quand viendra le prochain cyclone, ce taux sera probablement réduit à 2 %, comme le directeur général de la DGI avait déjà vendu la mèche.

Il faut rappeler que depuis les années 1970, l'agriculture haïtienne a constamment décliné. Sa part dans le PIB est passée de 49.2 % en 1970 à 23.9 % en 2011, soit une chute de 51.4 %. Au cours de la décennie 70, l'agriculture représentait la première source d'exportation du pays. Son poids dans les exportations totales avoisinait les 60 % jusqu'en 1980. Mais depuis 1985, cette part n'a jamais dépassé la barre des 32 %. En 2005, elle était même inférieure à 6 % avant de passer à 9 % l'année suivante. Dans l'ensemble, entre 1970 et 2011, la part de l'agriculture dans les exportations totales a diminué de 85 %.

Il convient de souligner également que le slogan «Haïti, pays émergent en 2030» est basé sur une hypothèse de croissance économique de 7 % et une croissance démographique de moins de 2 % pendant la période. L'émergence, selon les autorités haïtiennes, consiste à faire passer Haïti d'un revenu national brut (RNB) per capita d'environ 1 000 à 2 310 dollars américains en 2030, alors que celui de la République dominicaine dépasse déjà les 9 000 dollars américains.

Pourtant, contrairement aux hypothèses d'émergence gouvernementale, en 2012, le taux de croissance démographique était de 2.5 % et le taux de croissance économique était de 2.8 %. En 2013, on va garder le même taux de croissance démographique et on risque de passer à 2 % de croissance économique. On va donc reculer en termes de PIB par habitant puisque le taux de croissance démographique serait plus élevé que le taux de croissance économique.

Dans son essai sur le principe de la population en 1798, Thomas Robert Malthus avait partagé sa crainte concernant le fait que la croissance démographique mondiale était plus rapide que la croissance de la production. Ce qui laissait présager une paupérisation constante de la population mondiale qui pouvait déboucher sur des luttes fratricides pour la survie. Des luttes qui pouvaient conduire à un chaos mondial généralisé. L'économiste, démographe et pasteur anglican proposait de limiter les naissances en offrant des cadeaux aux couples sans enfant et en instituant un impôt sur les parents. Son pronostic pessimiste avait poussé les scientifiques à inventer des moyens d'augmenter le rendement agricole pour faire augmenter la production de façon exponentielle pour garantir la survie humaine.

Malheureusement, Haïti n'a pas encore résolu le problème malthusien. La décennie 1970-1980 a été la seule période au cours de laquelle le taux de croissance économique surpassait le taux de croissance démographique. Depuis 1980, le niveau de vie, le produit intérieur brut (PIB) réel par habitant, s'est constamment détérioré. À titre illustratif, en 2011, le produit intérieur brut (PIB) réel par habitant représentait seulement 68 % de son niveau de 1980. Avec une telle tendance, Haïti ne sera pas émergente même à l'horizon 2130.

Des changements structurels obligatoires

Je répète encore une fois qu'il est présentement impossible pour Haïti de réaliser des taux de croissance supérieurs à 7% sans avoir au préalable opéré des changements structurels majeurs. Pour obtenir de pareils taux, disais-je dans ma chronique du 4 juin 2013, il faut avoir des investissements massifs nationaux et internationaux, contrôler la croissance démographique, mettre la masse de chômeurs au travail, réduire la corruption à sa plus simple expression pour faciliter la création d'entreprises et l'efficacité des politiques publiques et investir dans l'éducation de qualité pour pouvoir observer à long terme une hausse de la productivité des travailleurs. À long terme, nous disait Robert Solow, prix Nobel d'économie en 1987, seule la technologie, à travers une amélioration de la productivité, peut faire augmenter la croissance économique.

Par technologie, on entend la façon de combiner les matières premières pour obtenir les produits finis. Ce n'est pas forcément disposer d'une connexion Internet, de posséder un téléphone portable intelligent ou un ipad. Des paysans outillés de houes, de serpettes et de charrues ne peuvent produire pour nourrir toute la population haïtienne. Il faut des tracteurs de pelouses. Un technicien de la DGI avec une calculatrice ne peut jamais être aussi productif que s'il était muni d'un ordinateur dernier cri. Voilà pour la technologie dont parlait Solow. Celle qui fait passer d'une frontière de possibilités de production faible à une autre beaucoup plus élevée. Mais il faut être capable de manipuler cette nouvelle technologie. D'où l'importance d'une formation de qualité pour la croissance économique. Tant qu'on n'aura pas touché à ces enjeux, les taux de croissance durables supérieurs à 7 % demeureront un voeu pieux.

Il a fallu à Haïti 51 ans, de 1960 à 2011, pour voir son PIB réel doubler. Le PIB réel par habitant a de son côté diminué, puisque nous produisons moins aujourd'hui alors que nous sommes beaucoup plus nombreux. S'il faut encore attendre 51 autres années pour assister à un nouveau doublement du PIB réel, cela nous prendra alors plus d'une centaine d'années pour obtenir un PNB réel par habitant supérieur à 2 310 dollars américains tel que souhaité.

Notons qu'avec un taux de croissance annuelle de 8 %, le PIB réel doublerait tous les neuf ans. S'il nous a pris un demi-siècle pour réaliser ce que des pays asiatiques ont réalisé en moins d'une décennie, c'est que nous avons souvent enregistré des taux de croissance négatifs. Autrement dit, nous avions trop souvent marché à reculons.

C'est ce que, dans la littérature récente sur la croissance et le développement, on appelle un désastre économique. Pendant ce temps, certains pays asiatiques ont réalisé des miracles en doublant leur PIB réel par habitant, donc leur niveau de vie, à chaque décennie. Par exemple, les Chinois ont vu leur niveau de vie multiplié par environ 17 entre 1960 et 2007. Le Botswana a multiplié le niveau de vie moyen de ses citoyens par 11 sur la même période. Ils ont réalisé des miracles. Tout simplement.

Mais pour y parvenir, la Chine avait opéré des réformes profondes. Elle a pris des mesures drastiques en vue de contrôler la croissance de sa population. Une loi datant des années 70 empêche à une famille chinoise d'avoir plus qu'un enfant. Un peu comme le proposait Malthus ! La Chine a réformé son système éducatif, notamment l'enseignement universitaire. La politique économique chinoise est clairement définie, elle est axée sur les exportations.

La Chine est devenue le centre de production du monde, une façon de mettre au travail la plus nombreuse population de la planète. Sa politique étrangère ne fait preuve d'aucune ambiguïté. Aucune décision politique n'est improvisée. C'est exactement cela une stratégie de développement. Haïti ne peut faire l'économie de ces changements structurels et institutionnels si elle veut emprunter la route de l'émergence.

Source:Le Nouvelliste
Thomas Lalime
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