Economie

La bourgeoisie est-elle si indifférente au développement ?

Par Jean-Claude Boyer --- Un intellectuel épingle la bourgeoisie dans un livre où sa prétention est de radiographier cette catégorie sociale. Je trouve les notes que j’avais prises en mars 2011 après avoir suivi attentivement ses explications à «Métropolis», magazine animé par Mme Nancy Roc. A cette tribune, il s’en est pris vivement à cette catégorie sociale; à ses yeux,  la bourgeoisie est devenue une caste, tournée sur elle-même. Uniquement mue par la recherche et la défense d’intérêts individuels. «Jamais un seul n’a construit une autoroute menant jusqu’à résidence, construit une école, un hôpital…», laisse-t-il entendre.

C’est vrai que parfois l’on a l’impression que ces gens-là forment un monde à part, mais je ne livrerais pas une affirmation globalisante, je ne serais pas aussi catégorique, aussi peu nuancé que le professeur en question. Je ne suis l’avocat de nulle cause; cependant, j’aimerais contribuer objectivement à l’émergence de la vérité en apportant mon témoignage personnel.

Education

Je suis membre d’une association d’anciens élèves. Que de fois entreprenons-nous une initiative, caressons-nous un projet en vue de venir en appui à notre ancien établissement scolaire! Nous frappons à toutes les portes, le secteur privé qui compte pas mal de membres de la bourgeoisie répond spontanément à nos sollicitations. Accède avec empressement à nos demandes. Parfois, ils insistent pour que nous maintenions la discrétion. En contribuant, ils sont convaincus qu’à l’avenir, ils devront bénéficier, eux aussi, de la formation reçue aujourd’hui par les jeunes. Ils investissent à leur façon, dans la formation des jeunes.

Ainsi donc, plus globalement, c’est la classe des gens d’affaires qui viennent en apport aux efforts que déploient le monde de l’éducation et les familles. Il ne faut pas croire qu’ils restent insensibles. Au Lycée de Pétion-Ville, les associatifs que nous sommes, peuvent témoigner des réponses favorables des gens d’affaires, moyens  et grands entrepreneurs ; leur modestie serait froissée si, à chaque occasion, on devait (non pas énumérer leurs bienfaits) rappeler leur quote-part.

Les exemples de la Texaco mettant une génératrice à la disposition du Lycée Marie-Jeanne, de la Socabank offrant du matériel à telle école, de la Promobank finançant la formation de jeunes, etc. sont là pour attester de l’engagement du secteur privé dans l’éducation.

Santé

Venons-en aux infrastructures hospitalières. Ce n’est un secret pour personne que les rares initiatives de mise en place de facilités hospitalières sont dues à des privés. Un observateur nous signale que des membres des classes moyennes – en ce temps-là  sont à l’origine de la fondation de l’Hôpital du Canapé-Vert. Admettons qu’ils faisaient partie de la frange à revenus élevés des classes moyennes, on doit retenir qu’ils étaient mus par la noble idée d’être utiles à la communauté. D’où leur engagement, leur investissement matériel et moral dans la santé, plus précisément dans l’équipement hospitalier.

Venons-en à la mise en place d’un hôpital communautaire à Frères. La réalisation de ce noble objectif a pris du temps, la patience des investisseurs a été récompensée quand enfin l’inauguration a eu lieu. Dans l’intervalle, que de labeur a été accompli! Que de patience dont ils ont dû faire montre! Encore que la rentabilité financière (le retour sur investissement) n’était pas garantie d’avance. Ce qui était sûr, c’est la rentabilité sociale. Alors que ces investisseurs, ces mécènes sont partie de la frange supérieure des classes moyennes, de la petite, de la moyenne, de la grande bourgeoisie, peu importe. Ce qui l’est: grâce à l’initiative de citoyens et de citoyennes, une infrastructure de taille est sortie de terre.

De plus, dans la capitale surpeuplée, ici et là se dénombrent des centres hospitaliers de dimensions modestes mais d’une utilité certaine: à la rue Capois, hôpital du St-Esprit; à la rue Alerte, hôpital Sainte-Claire,… La liste est extensive, je rapporte de visu. Quand on déborde des limites de la capitale, grâce à l’action de missionnaires, à Léogâne, c’est l’hôpital  Sainte-Croix; sur la route Cavaillon-Baradères est tapi, dans les frondaisons, l’hôpital de Bonne-Fin… Toutes ces initiatives sont dues à des particuliers. A Pignon, nous est parvenu l'écho de l’effort colossal d’un médecin, Dr  Guy Devé Théodore, qui a mis sur pied, avec l’aide américaine, un centre hospitalier du nom de la localité.

Revenons dans la capitale, sous l’impulsion du pasteur Wallace Turnbull a vu le jour un hôpital à Fermathe. Au hasard d’une ballade, à la rue St-Cyr se dresse l’imposant bâtiment abritant un centre materno-infantile. Sur la route de Delmas, à côté de Délimart, se dresse le profil non moins imposant d’un local abritant un centre obstétrico-gynécologique. A la rue Goulard, à Pétion-Ville, cela fait longtemps que fonctionne l’hôpital Pétion; sa spécialité c’est la maternité. A la rue Darguin, les premiers soins sont administrés par la «City Med», laquelle «City Med» dessert les riverains de Delmas 19, d’après notre constat visuel.

Une exigence démesurée

Evidemment, cette revue d’effectif, je la fais en usant de la mémoire. L’on comprendra qu’elle n’a pas la prétention de l’exhaustivité. Le lecteur peut la compléter. Elle nous a permis de démontrer un fait, sans essayer de réfuter le point de vue de l’auteur de «Radiographie d’une bourgeoisie» qui, sans doute, appuie sa charge sur une base factuelle. Autrement, il aura péché sur le plan de la méthodologie.

Quant au désir exprimé de voir des membres  du corps social  se lancer dans la construction d’une autoroute, avouons que c’est pousser trop loin l’exigence citoyenne. Où a-t-on vu pareil équipement, pareil capital technique, voir le jour sous l’impulsion de  particuliers? A l’inverse, essayons d’imaginer un Etat propre, transparent, bien sous tous rapports, lançant un emprunt intérieur en vue de financer une autoroute. Nul doute que des privés se porteraient acquéreurs des bons émis. Pourquoi ? Parce que mus par un double motif: la rémunération de leurs mises et apports, et la satisfaction de contribuer à l’équipement collectif. Voilà pour être constructif. Je ne m’empresserais guère  de décerner de mauvaises notes pendant qu’une frange importante des classes moyennes ne croit que dans la multiplication d’établissements scolaires dans la capitale pour soi-disant combler l’insuffisance des établissements publics, soi-disant répondre à une demande scolaire de plus en plus grande. L’offre n’étant pas suffisamment de qualité. Il faut là aussi nuancer. Ne disposant pas de données fiables, je ne peux pas être affirmatif à cent pour cent.

Jean-Claude Boyer 6 mars 2001
Source: Le Nouvelliste

Jean-Claude Boyer 6 mars 2001