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Le Trait d'Union Entre Les Haitiens

Histoire

IL N’EST JAMAIS TROP TARD POUR BIEN FAIRE: « L'histoire est une suite de mensonges sur lesquels on est d'accord»

Plan des Cayes

Par Alin Louis Hall --- « L'histoire est une suite de mensonges sur lesquels on est d'accord.»[i] Elle a même permis au drame du Pont-Rouge d’occulter l’entrée triomphale du général Nicolas Geffrard dans la ville des Cayes, le 17 octobre 1803. En ce sens, la récente allocution du Chef de l’Etat dans le cadre du dialogue inter-haïtien[ii] nous laisse sur notre faim. En ne se démarquant pas de ces réflexes acquis, ce discours ne détonne pas. Aucune référence à l’Entrevue du Camp-Gérard entre Dessalines et Geffrard. A travers les lunettes de préjugés des révisionnistes et sous le joug permanent de leur « fatwa », cette Grande Convocation apparait blême par rapport à la Cérémonie du Bois-Caïman et terne par rapport au Congrès de l’Arcahaie. Pourtant, elle est jusqu’à date la meilleure référence à notre légende « L’Union fait la force ».

«Le nez de Cléopâtre, s’il eut été plus court, toute la face de la terre aurait changé. » [iii]Si l’intervention « in extremis » du général Ignace Despontreaux Marion en faveur de Simon Bolivar n’avait pas été célère, toute la face de l’Amérique Latine aurait certainement changé. Nous n’aurons de cesse de rappeler que le corsaire Louis Michel Aury rejoignit Simon Bolivar aux Cayes le 6 Janvier 1816. Quand il débarqua aux Cayes le 28 décembre 1815, en provenance de la Jamaïque, Bolivar n’était pas encore le chef suprême. Peu de temps après, suite à des mésintelligences, Aury se mit à la tête d’une mutinerie. Le général Marion le mit immédiatement aux arrêts et le signifia qu’il ne reconnaitrait que l’autorité de Simon Bolivar. Ainsi naquit le Bolivarisme qui fut présenté sur les fonts baptismaux dans la ville des Cayes chez Jeanne Bouvil, au No 80 de la rue Simon Bolivar.

Louis Michel Aury planifiait ouvertement, au détriment de la cause vénézuélienne, une opération sur le Mexique avec le général Francisco Javier Mina qui allait tenter une révolution au Mexique. Lorsqu’ils firent jonction à Port-au-Prince à la fin de septembre 1816, Pétion, toujours déférant, entoura le général révolutionnaire mexicain de toutes sortes d’égard et l’aida autant que les circonstances le lui permettaient. Une page méconnue du panaméricanisme.

Aujourd’hui, nous mesurons le succès des retombées de cette intervention providentielle du général Marion à l’aune de la coopération sud-sud. En toute légitimité, la péninsule du Sud et la ville des Cayes devraient naturellement récolter les fruits de cette générosité désintéressée, jamais égalée. Hélas ! Avec le système de corridors que la communauté internationale impose, la strangulation de la péninsule du Sud perdure. Son désenclavement et son développement en tant que pôle de croissance ne figurent pas parmi les priorités de l’heure. Dans cette nomenclature des corridors, une idée bien saugrenue, elle occupe la troisième place. Nous sommes bel et bien retournés au début de la colonisation espagnole. Au moment où on parle d’importants gisements d’or dans le Marien, le déficit aurifère du Xaragua continuera à justifier cette myopie qui entrave l’émergence géostratégique de la Péninsule du Sud.

L’ingratitude ne peut être élevée au niveau d’un dogme. Les Vénézuéliens et les Cubains l’ont bien compris et nous ont retourné l’ascenseur. Face à cette tendance à privilégier l’indifférence, la célébration de l’amitié haïtiano-cubaine et l’inauguration de la Place Jose Marti dans la deuxième ville du pays où séjourna le précurseur cubain doivent nous interpeller. En 1895, en écho à l’universel, la ville du Cap-Haitien embrassait la cause cubaine. En 2014, la ville d’Anténor Firmin renouvelle ainsi sa profession de foi dans la lutte anticoloniale.

La reconnaissance n’est pas une lâcheté. Sur le même élan de l’inauguration de la Place Jose Marti, nous invitons le Président de la République à aller lui-même vérifier la situation déplorable de la Place Simon Bolivar et de la rade de la ville des Cayes. Déjà, le journaliste Robenson Geffrard avait récemment tiré la sonnette d’alarme. « Après trois heures de route, un groupe de journalistes de Port-au-Prince arrive finalement sur le quai des Cayes. Pas trop joli ni trop accueillant. Mais comme c'est la première fois que nous nous rendons à l'Ile-à-Vache, on ferme les yeux sur les détritus jetés à la mer et le mauvais état du lieu»[iv]. Aux manichéens de spéculer sur les raisons inavouées et inavouables de cette ignominie.

A l’iniquité vient tout juste de s’opposer l’espoir. Nous remercions Sa Sainteté, le Pape François d’avoir élevé l’Evêque des Cayes au rang de Cardinal, un acte de grandeur. En effet, cette récente nomination est un soulagement, une consolation même, après tant d’années de négation. Ce choix d’un fils du Sud républicain par le premier Pape Latino–Américain est une consécration pour la ville bolivarienne des Cayes et la cité panaméricaine de Jacmel. Aussi formulons-nous le souhait que le premier Pape Latino-Américain fasse le pèlerinage du Sanctuaire de la libération de l’Amérique Latine pour marcher sur les traces de Miranda, de Bolivar, de Mina et de Marti. Nous invitons Son Eminence, le Cardinal Langlois, à porter ce message auprès du successeur de l’apôtre Pierre.

Au nom de la raison, nous nous arrêterons pour proposer quelques réflexions tirées des principes du christianisme. La vie chrétienne n’est qu’une suite continuelle de miséricordes. L’ouvrage de notre salut réside fondamentalement dans notre comportement soit en nous aimant les uns les autres, soit en rejetant la raison du plus fort. Notre objet aujourd’hui n’est pas de consulter les sentiments de la multitude mais de rendre plutôt un vibrant hommage aux pionniers de la coopération entre les peuples de l’Amérique. Ceux qui ont vécu dans les tours d’ivoire ne sont pas les seuls d’entre les mortels dont la mémoire mérite d’être honorée par les éloges publics.

Face à ce devoir, souffrez que nous vous invitons à vous débarrasser des rigueurs de la prudence pour apprécier sous un autre jour la vie de ces hommes et femmes. C’est dans cet état d’esprit que nous vous demandons d’embrasser cet héritage noble. Nous commencerons d’abord par remercier solennellement Dieu de ce qu’a été leurs vies. En vérité, pour orner de telles vies, nous n’avons nullement besoin d’emprunter les fausses couleurs de la rhétorique, et encore moins de la flatterie. Faut-il rappeler que la dépendance du budget par rapport aux Fonds Petro Caribe n’est plus à démontrer ? Cette heureuse répercussion de l’intervention du général Marion fait malheureusement l’objet d’une ventilation polarisante et d’un déni permanent. C’est une vérité de La Palice et nous n’aurons de cesse de clamer haut et fort sur tous les toits que la population de la ville des Cayes s’était rangée du côté du plus faible et du plus vulnérable à l’arrivée de Simon Bolivar et des Patriotes de la Nouvelle Grenade. Elle a tendu la main à l’étranger et à l’inconnu. Elle a protégé la veuve et l’orphelin. Comme il n’y a rien de plus grand que les hommes et femmes modestes, c’est justement et précisément en leur honneur qu’il faut épuiser toutes sortes d’éloges. En rédigeant l’Acte Fondateur de la Coopération Sud-Sud, la ville des Cayes a posé les premiers jalons du droit international des droits de l'homme et du droit international humanitaire et a rédigé ainsi le préambule de la Convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés.

Aux noms du général Ignace Despontreaux Marion, du général Jérôme Maximilien Borgella, du commandant Courtois, chef de l’escadron des trois bateaux et marins mis à la disposition de l’Expédition du 10 Avril 1816 par la ville des Cayes, de Jeanne Bouvil, de M. Daublas , de M. Joseph Downie qui hébergea Simon Bolivar, de M. Towning et de toute la population cayenne qui accueillirent les patriotes du Venezuela et de la Nouvelle Grenade, nous invitons le gouvernement à reconsidérer son approche. En ce qui a trait aux origines du panaméricanisme, Haïti est sans nul doute l'inspiratrice de cette doctrine, de ce mouvement de solidarité entre les peuples d'Amérique du Sud et d'Amérique Centrale par les interventions du président Alexandre Pétion en l'année 1816 en faveur du général Simon Bolivar. Haïti reste, par-là, le pays ayant initié les premiers développements, par le truchement de la ville des Cayes, de la coopération Sud-Sud. En effet, cette ville a une tonalité historique particulière pour avoir été le théâtre du déroulement des préparatifs de la première expédition militaire du général Bolivar vers la Nouvelle Grenade. Pour dire les choses autrement, elle a joué un rôle de premier plan dans le destin du mouvement bolivarien relatif à la question d'émancipation des peuples d'Amérique Centrale et du Sud.

Au nom des grandes figures emblématiques et historiques telles que André Rigaud, Nicolas Geffrard, Laurent Férou, Etienne Elie Gérin, Jean-Louis François, Jean-Jacques Moreau Herne, Louis Félix Mathurin Boisrond-Tonnerre, Guy-Joseph Bonnet, Magloire Ambroise, Charles Rivière Hérard, Hérard Dumesle, Faustin Soulouque, Guillaume Fabre Nicolas Geffrard, Michel Domingue, Septimus Rameau, Pierre Théoma Boisrond-Canal, Lysius Félicité Salomon, François D. Légitime, Antoine Simon, Michel Oreste et Philippe Sudre Dartiguenave, figures ayant porté le flambeau de la confrérie des villes méridionales à son plus haut point, contre le poids de l'ostracisme politique, nous rappelons au monde entier que la ville des Cayes a fait naitre le Bolivarisme et l'a porté ensuite sur les fonts baptismaux. A l’approche du 198e anniversaire de l’Expédition des Cayes du 10 avril 1816, nous formulons le souhait de voir le Président de la République réparer l’opprobre. « La grandeur des chefs n'est pas dans leur personne, mais dans la mesure où ils servent la grandeur de leur peuple.»[v] La place Simon Bolivar et la rade de la ville des Cayes doivent être aménagées proportionnellement à la dimension et à la grandeur de l’accueil et de l’hospitalité reçus par Bolivar et ses compagnons. Cette contribution désintéressée de la ville des Cayes à l’entreprise bolivarienne est la meilleure référence à l’humanisme intégral. Cette accolade universelle doit sortir de l’oubli.

Alin Louis Hall                     


[i] Napoléon Bonaparte.

[ii] Allocution du Président de la République - Dialogue interhaïtien, « une rencontre historique », selon Michel Martelly, Le Nouvelliste, publié le 24 janvier 2014

[iii] Blaise Pascal

[iv] « L'Ile-à-Vache « is open... », ses habitants espèrent et questionnent », Le Nouvelliste, publié le 21 août 2013.- Robenson Geffrard

[v] Jose Marti

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