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Métaspora: Essai sur les patries intimes de Joël Des Rosiers ou l’art comme dépassement de la vie quotidienne (1/3)

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Essai sur les patries intimes
Montréal, Éditions Triptyque, 2013

par Leslie Péan, 28 juillet 2014 ---  À l’automne 2013, la multiplicité est devenue unité avec la publication, par Joël Des Rosiers, de Métaspora – Essai sur les patries intimes. Ce livre est l’aboutissement d’une évolution significative marquée par des interventions, brochures, nouvelles et autres articles débouchant sur la parution en 1996 de son essai Théories Caraïbes. Le message contenu dans Métaspora a été vite salué par l’Université Harvard, un des temples du savoir mondial contemporain, qui a subodoré une œuvre lucide, courageuse et réussie. L’auteur y a été invité le 21 octobre dernier pour présenter son œuvre. Le psychiatre, psychanalyste, poète et militant politique a exposé devant un auditoire de chercheurs et de doctorants la façon dont Métaspora scrute le paysage mondial et dévoile l’univers intime de l’auteur, de l’enfance à l’âge adulte. Tout le plaisir des commencements se donne à voir avec des photographies de l’aïeul dans son costume d’apparat. Joël Des Rosiers présente ses racines multiples comme les rhizomes du vétiver. Il expose la construction de sa véritable personnalité comme le miroir de sa pensée : de la physionomie de l’enfant de 18 mois en costume oriental portant fez et chapelet à l’écrivain dans sa maturité, accueilli par Aimé Césaire à la mairie de Fort-de-France en 1994. Tout un programme.

Aussi soudaine qu’annonciatrice d’un surgissement de l’humanisme contemporain, l‘attraction suscitée par Métaspora aide à comprendre l’intérêt d’un milieu comme l’Université Harvard hautement préoccupée par ce qu’on appelle désormais la troisième culture. C’est-à-dire la production intellectuelle des knowledge refugees. En effet, les réfugiés du savoir, intellectuels du Sud formés dans les universités occidentales, jouissent d’une position privilégiée qui leur permet de déceler avant quiconque les signes avant-coureurs du déclin de la culture. Ils sont en mesure de répertorier les métaphores qui redoublent d’une ombre menaçante les déhiscences de la culture occidentale. Anténor Firmin, Louis Joseph Janvier, Jean Price-Mars, Aimé Césaire, Frantz Fanon, Édouard Glissant, Homi Bhabha, Edward Said, Rolph Trouillot ont rendu compte par la parole et l’écrit de ce déchiffrement des signes annonciateurs de la catastrophe finale que l’Occident redoute tant.

Joel Des RosiersMétaspora est publié dans une conjoncture d’inconnu et d’incertitude annoncée par Kafka dont le grand rêve fut de se promener parmi les « champs de canne à sucre et les cimetières musulmans ». Cette citation de l’essai fait sens si l’on considère que les empires coloniaux ont compromis par leur mercantilisme l’avenir de l’espèce humaine. Mais Harvard s’intéresse au don et à son rôle dans la marche des sociétés, d’où l’invitation adressée à Joël Des Rosiers pour explorer avec lui la métaspora comme « expérience du don ». Pour analyser ce qui se joue dans le modèle de socialité induit dans la métaspora. Sur les brisées de Karl Polanyi et de Marcel Mauss, ce substitut au mode de circulation marchand ou étatique prend une autre dimension avec la métaspora quand il s’agit de dépasser les identités nationales. Une sortie de l’état d’anesthésie pour réellement exister comme le dit Giorgio Agamben dans La puissance de la pensée[i].

Métaspora est un livre gênant et oxygénant. Gênant surtout pour les Haïtiens qui lisent. Il force à réfléchir sur la créativité du peuple pour échapper à la condition d’animalité dans laquelle le système social le contraint à végéter. Un système qui oblige à admirer et promouvoir ce qui est exécrable. Nous choisissons les zagribailles (résidus) et nous voulons que notre jeunesse s’en inspire. Pas seulement au niveau politique mais en commençant par le langage. Le livre de Joël Des Rosiers s’inscrit au cœur des égarements fallacieux, des étranges concordances et de ce gigantesque trompe-l’œil de la tragédie haïtienne. C’est le combat de l’ange et de Jacob. Combat contre un côté obscur qui persiste. Confrontation d’un peuple avec lui-même au sein d’une « république de souffrances » incapable de faire la part des choses entre le bien et le mal. D’où la stagnation dans le nihilisme.

Joël Des Rosiers procède à un amorçage. Un démarrage. L’érudition de l’auteur est en net contraste avec la pauvreté de son pays, qui s’étale aujourd’hui dans l’indigence d’esprit de la mafia qui le dirige. À un moment où la situation politique se détériore encore plus, avec un gouvernement aux abois cherchant désespérément dans les communautés haïtiennes de l’étranger les moyens financiers d’une politique de la prédation. Cet appel à la diaspora, par un gouvernement carnavalesque aux mœurs dissolues et hédonistes, n’est-il pas un chant du cygne ? De toute façon, il ne saurait être pris au sérieux. Pour plusieurs raisons. La plus importante étant que le gouvernement n’est pas crédible. Son image est gâtée dès l’origine. Seuls les hypocrites ne trouvent pas inacceptables que les affaires d’Haïti soient dirigées par des bandits et des assassins.

 La métaspora est devenue la vache à lait, le lieu essentiel de collecte de revenus pour le gouvernement haïtien. L’espace de la métaspora est délimité et déterminé par la taxe sur les appels téléphoniques, la taxe sur les transferts financiers, la taxe sur les visiteurs entrant à l’aéroport, etc. Des extorsions pratiquées sur une frange d’humanité expatriée et forcée de prendre en main les destinées du pays. En s’organisant dans d’autres espaces que celui qui l’a vu naitre, « hors l’étouffoir du terroir »[ii]. Dans la diaspora reformulée en métaspora, ce qui lui donne un autre sens, plus juste, dans ce discours dont le pouvoir de vision transforme les Haïtiens vivant hors d’Haïti en des « cosmopolites de leur propre culture, des étrangers à leur propre nation »[iii]. Les traits originaux de cette expérience-là, avec ses tâtonnements, ses échecs et ses succès, sont cernés et étouffés par un pouvoir qui ne veut laisser de liberté aux Haïtiens même quand ils ne sont plus en Haïti.

Les 26 chapitres composant l’ouvrage allient la raison au cœur pour aller au vrai et à l’universel. L’objectivité prime sur les positions affectives. Sans agressivité. Joël Des Rosiers contribue à souligner les grandeurs de la métaspora non pas en tentant de la récupérer mais plutôt en célébrant la littérature diverse, abondante et, pourquoi pas le dire, passionnée qui y est produite. La prose de l’auteur garde la fulgurance poétique des premiers jours. Qu’il s’agisse de L’art sporadique de Wangechi Mutu, cette artiste Kenyane, dont il compare la force picturale à la fureur esthétique de Jean-Michel Basquiat. Qu’il s’exprime en prenant de la hauteur dans Apocalypses intimes chez Marie NDiaye. Qu’il présente un intérêt véritable pour les nouvelles d’Émeline Pierre, cette Guadeloupéenne née d’un père haïtien, dont les personnages haïtiens « sont devenus les parias de la Caraïbe après en avoir été les premiers libérateurs »[iv]. Il met ses pas dans ceux de ces créateurs cités pour augmenter son propre éclairage et enrichir sa propre substance.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que les éclairs de sa pensée sont de provenances multiples. Ils s’entrecroisent et se heurtent avec une désinvolture ironique. C’est cela aussi la métaspora qui est devenue le symbole de la nouvelle forme d’organisation des travailleurs, au-delà de l’édifice d’un État. Un mouvement d’avalanche.

La présente recension de Métaspora est limitée du fait des contraintes d’espace imposées par les lieux de publication où elle est diffusée mais aussi par nos connaissances limitées dans les multiples champs et domaines abordés par l’auteur. La richesse de l’ouvrage est indéniable. Littérature mondiale, peinture, littérature haïtienne, musique, cinéma, voyages, médecine, histoire, poésie,         sémiotique, philosophie, esthétique, politique, économie, conjoncture, et surtout psychanalyse. En effet la psychanalyse - l'inconscient, le refoulement, les lapsus, le surmoi, les pulsions - traverse les analyses de part en part. C’est une opération d’envergure que fait Joël Des Rosiers avec Métaspora, ce mot inventé pour désigner « la perversion digitale de la nostalgie ». On remonte aux sources du dérèglement mental qui a rendu possible la bêtise duvaliériste qui perdure dans une société où la psychanalyse est absente. Vraiment dommage, car la société est incapable d’introspection !

 Les malades du syndrome de Stockholm

 La lecture décapante de Joël Des Rosiers est-elle annonciatrice d’un monde nouveau qui s’édifie par-delà les populismes de droite et de gauche ou encore de leurs manipulations exhibitionnistes ordurières et criminelles ? Il faut l’espérer. Dans tous les cas, l’auteur apporte sa contribution avec un esprit de finesse mais aussi de géométrie. L’imaginaire du pouvoir est commun aux dominants et aux dominés, une double appropriation qui explique l’indéfinie défaite des partisans du changement. Qui demande pour son intelligibilité de faire l’histoire intellectuelle de ce dernier quart de siècle. D’où l’intérêt d’examiner l’histoire des idées et l’origine des contraintes que nous nous imposons nous-mêmes. Une tâche à laquelle Métaspora contribue à travers la mise à jour de l’inconscient culturel dont nous sommes les prisonniers et les geôliers.

Vous voulez aller plus en avant ? Si oui, vous découvrirez alors la vraie valeur des mots et des images. L’iconographie est riche. C’est à partir d’elle que l’auteur procède à la reconstruction du sens. Un sens autre, un sens infini. En bourlinguant à travers le monde, il évoque les horreurs du duvaliérisme monstrueux. D’excellentes pages d’une grande sensibilité dans lesquelles les talents de ce musicien des vers s’affirment aussi dans la prose. Il revient en plusieurs occasions sur le tremblement de terre du 12 janvier 2010 dont la secousse principale n’a duré environ que 35 secondes mais sa réplique perdure encore dans nos cœurs.

Métaspora se concentre sur l'art et la littérature. Les effets des mouvements de la métaspora sur l'économie sont connus, au moins depuis l’an 2000, avec les transferts financiers atteignant plus de la moitié du produit intérieur brut (PIB) pour certains pays comme le Tadjikistan (en Haïti cette valeur dépasse 20 pour cent du PIB). Toutefois, Joël Des Rosiers aborde la question économique en parlant de la dette de l’indépendance et de l’occupation étrangère américaine d’Haïti (p. 265). Il n’en dit pas plus. Mais ces deux éléments sont essentiels pour comprendre le blocage du développement endogène en Haïti. Et c’est avec justesse qu’il évite le jeu des apparentes inconsistances de savoir et d’agir comme si on ne sait pas. Depuis nos pères fondateurs, la logique économique en vigueur ne cesse de prouver que seules les fonctions étatiques sont sources de richesse. D’où cette propension de vouloir le pouvoir à perpétuité (apre nou se nou) pour pérenniser la richesse privée acquise par l’État et dans l’État. On comprend donc que la reproduction élargie soit impossible avec ce mécanisme systématique de la stérilité.

Avec lucidité, observation, réflexion et analyse, Joël Des Rosiers force à reconnaître qu’une bonne proportion de notre population souffre du syndrome de Stockholm. En effet, les victimes tendent la main aux bourreaux en ne faisant rien pour s’opposer au mal, au mensonge et à la violence. Comme l’explique le philosophe Paul Veyne, « on ne rebâtit pas ce qui était construit de travers, on va habiter ailleurs[v]. » C’est pourquoi même s’il faut lire un livre, un seul livre toute l’année, ma recommandation va à Métaspora. Toutes affaires cessantes. (à suivre)


[i] Giorgio Agamben, La Puissance de la pensée, Bibliothèques Rivages, Paris, 2006, p. 235.

[ii] Joël Des Rosiers, « L’effet d’ex-île », Collectif Paroles, Montréal, Juillet 1987, p. 54.

[iii] Joël Des Rosiers, Métaspora – Essai sur les patries intimes, Montréal, Éditions Triptyque, 2013, p. 36

[iv] Ibid, p. 119.