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Prix Ivoire: La récompense méritée du roman Je suis vivant de Kettly Mars (1 de 3)

kettly mars  livre je suis vivant

par Leslie Péan, 23 novembre 2015  ---  La décision du Jury du Prix Ivoire pour la Littérature Africaine d'Expression Francophone d’élire Kettly Mars comme lauréate en 2015 pour son roman Je suis vivant nous procure un immense plaisir. Couronnée neuf ans plus tôt en 2006 par le Prix Senghor du Premier roman francophone et francophile, pour L'Heure hybride, Kettly Mars se distingue par son parcours littéraire. Aujourd’hui, elle a encore séduit un autre jury par son talent indéniable et la vitalité de son écriture. Le succès de l’auteure en Afrique ajoute une nouvelle palme à une réputation acquise par les huit romans antérieurs à son actif qui ont reçu un grand accueil du public.

Haïti peut s’enorgueillir de cette distinction honorifique d’autant plus importante qu’elle est attribuée à un moment où certains quidams semblent vouloir l’engager dans une guerre contre les choses de l’esprit. Cet accueil triomphal à la littérature haïtienne en Afrique est réconfortant à plusieurs titres. L’alma-mater renoue avec les bonnes habitudes d’un temps où les aînés tels que Jean F. Brierre, Félix Morisseau-Leroy, Roger Dorsinville, Jacqueline et Lucien Lemoine, etc. chassés par la dictature des Duvalier, gardaient allumés la flamme du savoir, de la littérature, de la poésie et du théâtre sur le vieux continent.

Aujourd’hui, la complicité haïtienne dans l’édification des indépendances africaines n’a plus besoin de l’agencement subtil imposé par la dictature pour que les travaux de l’intelligentsia haïtienne trouvent leur résonance. Globalisation aidant, c’est l’Union Africaine qui a intégré la diaspora comme la sixième région d’Afrique, ouvrant ainsi le Prix Ivoire aux pays membres de la diaspora africaine, et permettant ainsi à Kettly Mars d’y trouver reconnaissance. Le terrain est balisé pour cette appartenance commune, cet afropolitanisme inventé par l’écrivaine Tayle Selasi[i], théorisé par Achille Mbembe[ii] et que Kettly Mars concrétise par cette connexion mentale établie à partir d’Haïti où elle vit.

Esprit, bizarreries, humour et amour sont quatre dimensions qui se télescopent dans Je suis vivant paru chez Mercure de France en avril 2015. En passant du séisme externe qui a frappé Haïti le 12 janvier 2010 au cauchemar du séisme intime occasionné par le retour d’un malade mental dans sa famille, l’auteure fait à nouveau ses preuves. Le tableau littéraire présente une douzaine de personnages vivant dans plusieurs maisons réparties dans une grande propriété du quartier Fleur-de-Chêne. Le récit prend corps avec un vieux couple ayant quatre enfants dont deux sont mariés. Des petits-enfants, du personnel domestique, des chauffeurs, Norah, un modèle posant pour Marylène, la fille ainée, une artiste. La politique en tant que telle reste en arrière plan. Elle est toutefois déconstruite en indiquant la montée en gamme des classes moyennes noires avec Duvalier en 1957.

                Kettly Mars rappelle ainsi cet état d’être de la dictature : « Il n’y avait pas beaucoup de héros en ce temps-là. Certes, il existait une résistance idéologique et politique souterraine, il y avait déjà eu plusieurs tentatives de renversement du pouvoir, mais ceux qui se révoltaient connaissaient le prix de leur indignation. L’exil valait mieux que la mort. Toutes ces disparitions, ces exécutions sommaires, ces tortures brisaient les élans, endeuillaient les foyers. […] On giflait pour un rien, on bastonnait pour un rien, on faisait disparaitre pour un rien, on torturait pour un rien. On corrompait aussi pour un rien[iii].»  

La voix en soubassement de chaque chapitre est à découvrir. Toute l’énigme se joue autour d’Alexandre. Ce dernier souffre de schizophrénie. Plusieurs chances lui ont été données afin d’éviter l’hôpital psychiatrique. Mais, il refuse de prendre ses médicaments et est finalement interné après avoir agressé sa mère Éliane avec un couteau. Son mari Francis, avocat de son état, a dû accepter de faire une descente en gamme auprès des autorités pour lui éviter la prison. Continuant sur les plates-bandes de ses romans antérieurs, Kettly Mars place la sexualité au cœur de Je suis vivant. L’amour prend son envol tant dans les frivolités des protagonistes en dehors de leurs stratifications sociales que dans celles de deux femmes Marylène et Norah, ou dans les confidences d’Éliane à sa fille Gabrielle. La verve de l’auteure ne fléchit pas dans ce domaine. D’où son extraordinaire force de séduction.

Le gouvernail de la folie

Tout en racontant une histoire simple, Je suis vivant de Kettly Mars renvoie à la dimension tragique de la société haïtienne. Si le moment est déterminé, le roman renvoie à un temps plus long. L’histoire qui se déroule à la capitale en 2011 s’inscrit dans un cheminement de 40 ans depuis qu’Alexandre a été enfermé dans une maison spécialisée pour malades mentaux. Le roman montre les réactions psychologiques des personnages membres de la famille et du personnel domestique (Narcesse, Anna, Antonius, Ecclésiaste) devant ce retour d’Alexandre dans son foyer. Entre le désarroi et la douleur, la fratrie cherche une sérénité qu’elle n’arrive pas à trouver. Le livre se termine dans le cheminement vers le salut par la mort que la mère Éliane appelle de tous ses vœux.

                En effet, le domaine de la folie ne renvoie pas nécessairement à la psychologie. En ce sens, Michel Foucault écrivait : « jamais la psychologie ne pourra dire sur la folie la vérité, puisque c'est la folie qui détient la vérité de la psychologie »[iv]. La chronologie du cheminement d’Alexandre, pour aboutir à l’état de non-être qu’il refuse, est assurée par des retours en arrière agencés pour éclairer le présent et rendre supportable l’absence d’une économie du partage. Le lien social est cassé. La famille se sent en porte-à-faux avec Alexandre qui ne joue pas le jeu et affirme qu'il est vivant, en chair et en os.  

                Ma lecture de la tragédie d’Alexandre s’inscrit dans un temps encore plus long que celui de l’auteure. Dans un pays où la folie, d’après Alfred Métraux, « est presque toujours un châtiment surnaturel »[v]. Et ce qui est fascinant, c’est que les parents du malade mental persuadés que la guérison à la démence ne peut être trouvée que chez le prêtre vodou[vi] s’en remettent à ce dernier au lieu de consulter les spécialistes du domaine. Avec 27 psychiatres pour toute la population en 2011 dont seulement 2% travaillent dans le secteur public, un budget de 1% du Ministère de la Santé Publique et de la Population (MSPP) alloué à la santé mentale[vii], l’offre scientifique est extrêmement faible. On se réfugie dans l’imaginaire et la boucle est bouclée. Selon le MSPP, « le pays ne dispose pas de politique ni de plan stratégique national en santé mentale[viii]. »

À mon sens, Alexandre est la métaphore vivante de la totalité signifiante qu’est Haïti écartelée entre l’innocence et l’ignorance. Entre la folie mentale et la folie sociale. L’état d’arriération de la société haïtienne ne saurait être mise sous le boisseau pour plaire à des nationalistes en mal de célébrité. La santé mentale est un domaine tabou en Haïti et le seul centre de psychiatrie de la capitale date de 1947. Les efforts qui sont faits par certains ne sont qu’une goutte d’eau dans un océan où les dirigeants ne peuvent pas déterminer correctement les priorités. C’est le règne de l’arbitraire avec les dépenses pour les carnavals ayant plus d’importance que celles pour la santé mentale. (à suivre)

 Leslie Pean
Historien - Economiste


[i] Tayle Selasi, Bye-Bye Bar, The LIP Magazine, 3 March 2005

[ii] Achille Mbembe, « Afropolitanisme », Africulture, 26 décembre 2005. Lire aussi du même auteur Critique de la raison nègre, Paris, La Découverte, 2013.

[iii] Kettly Mars, Je suis vivant, Paris, Mercure de France, 2015, p. 114-115.

[iv] Michel Foucault, Maladie mentale et psychologie, Paris, PUF, 1954, p. 89.

[v] Alfred Métraux, Le vaudou haïtien, Paris, Gallimard, 1995, p. 86.

[vi] L’orthographe vodou est plus proche du terme Yoruba qui signifie « esprit » que celle « vaudou » qui renvoie au nom Vaudois associé à des pratiques de magie et de sorcellerie au XVIe siècle en Europe. Lire Nicholas Vonarx, Le Vodou haïtien, Entre médecine, magie et religion, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012.

[vii] Joe Antoine Jean Baptiste, « Voler au secours des malades mentaux en Haïti », Le Matin, 14 octobre 2011.

[viii] IESM-OMS, Rapport sur Le Système de Santé Mentale en Haïti, OMS et MSPP, 2011, p. 33.