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Economie

Les transferts informels de la diaspora haïtienne sous-estimés

transfer haiti-cam riaUne maison de Transfert à New York

Par Thomas Lalime, 3 Sept  2018 ---  Selon la Banque centrale du Chili, les transferts de fonds de ce pays vers Haïti en 2017 s’élevaient à 92 millions de dollars américains, plus de 13 fois le montant observé en 2015. Ce montant place Haïti au 3e rang du classement des transferts de fonds du Chili vers l’étranger pour l’année écoulée. En si peu de temps, Haïti est donc passée de la cinquième plus importante destination du monde des envois de fonds partant du Chili à la troisième plus importante place.

Parallèlement, la population d’immigrants haïtiens a crû de façon exponentielle au Chili au cours des trois dernières années. Selon les statistiques rendues publiques par la Police d’investigation chilienne (PDI, en espagnol), 104 782 Haïtiens ont émigré au Chili en 2017, soit une hausse de 114% par rapport aux 48 783 recensés au cours de l’année 2016. C’est donc sans surprise qu’ils se retrouvent au 3e rang, en termes de transferts de fonds.

Nos compatriotes qui arrivent à trouver un emploi au Chili, notamment dans le secteur de la construction, perçoivent en moyenne un salaire de 415 dollars américains par mois. Ils s’organisent de façon à pouvoir payer le loyer et la nourriture et arriver à épargner en vue de transférer – quand même - un certain montant vers la famille en Haïti. En 2016, ces transferts avaient totalisé seulement 36 millions de dollars américains. Ce montant a donc été multiplié par 2,6 en un an, entre 2016 et 2017. Une augmentation due à l’accroissement du nombre d’Haïtiens en territoire chilien, pas forcément à l’amélioration de leurs conditions de vie.

Pour le mois de juillet 2017, les transferts de fonds du Chili vers Haïti totalisaient 8,74 millions de dollars américains. C’était le deuxième montant de transfert le plus élevé pour ce mois après les États-Unis qui occupaient la tête du classement avec 115 millions. S’ensuivaient respectivement la France (7,48 millions), le Canada (7,45 millions), la République dominicaine (5,52 millions) et le Brésil (5,15 millions). Ce dernier aurait reçu plus de 67 000 migrants haïtiens entre 2014 et 2016. On comprend alors pourquoi il est classé en 6e position.

Ce classement soulève un doute raisonnable de la part de certains observateurs. Ce doute invite à considérer le problème du transfert informel de la diaspora vers Haïti. Par transfert informel, j’entends le montant transféré en dehors du circuit formel des maisons de transfert et des banques commerciales. En effet, tout Haïtien vivant ou en visite à l’étranger a déjà reçu une ou plusieurs enveloppes à distribuer en Haïti. Cela doit déjà arriver à tout un chacun au moins une fois. De telle sorte que, s’il n’y a pas d’urgence, il existe beaucoup d’Haïtiens de la diaspora qui n’utilisent pas régulièrement les maisons de transfert de fonds. Le montant total de ces transferts informels demeure difficile à estimer. Il faudrait une enquête statistique spécifique.

La seule certitude c’est que plus les pays sont proches, plus le volume de transfert informel est élevé. Par exemple, il est très facile de trouver une personne en République dominicaine qui va en Haïti, et vice-versa. Il est relativement facile de trouver quelqu’un qui rentre en Haïti en provenance des États-Unis, particulièrement de la Floride, de Boston ou de New York. Il en est de même du Canada, particulièrement Montréal, Ottawa et Toronto. Les Haïtiens de ces grandes villes voyagent très souvent en Haïti. Le flux de transferts informels de ces pays vers Haïti sera alors très élevé. Tout le contraire des Haïtiens du Chili et du Brésil. Le billet aller-retour est assez cher et les migrants de ces pays ne sont pas encore assez bien installés pour visiter Haïti régulièrement. Le flux de transfert informel de ces pays vers Haïti sera très faible.

Au bout du compte, les Haïtiens du Chili et du Brésil utilisent plus régulièrement les maisons de transfert ou le transfert formel que ceux du Canada, de la République dominicaine et des États-Unis. Si l’on tient compte des transferts informels, le classement peut alors être modifié. Cette considération peut aider à comprendre pourquoi le Chili peut dépasser le Canada en si peu de temps. Un classement qui peut paraître assez surprenant.

Il ne faut pas non plus négliger la dette contractée par beaucoup de compatriotes pour se rendre au Chili et au Brésil. Ils doivent obligatoirement rembourser cette dette dans les premiers mois d’embauche en terre étrangère. Ceux qui arrivent à trouver un emploi rapidement peuvent retourner en Haïti une partie du montant emprunté sans l’avoir utilisé. Mais cela n’écarte pas non plus le sentiment d’attache de la diaspora haïtienne avec ses parents, ses amis et son pays d’origine. Au total, la diaspora envoie plus de 2,5 milliards de dollars en Haïti. Avec le transfert informel, ce montant peut être beaucoup plus élevé.

On reproche souvent à la diaspora de ne pas avoir assez investi dans l’économie nationale. Mais, en fait, ce sont ses transferts qui rendent les autres investissements rentables. Il suffit de constater le nombre de dépanneurs (boutiques) à Montréal qui offrent les possibilités de recharge de téléphones en Haïti. Les affiches Digicel/Natcom – souvent en créole - sont légion.

Auparavant, je pensais qu’ils appartenaient à des propriétaires haïtiens. Erreur ! En grande partie, elles appartiennent à des propriétaires asiatiques ou arabes.

Une façon de constater qu’un pourcentage significatif de la consommation de services téléphoniques en Haïti est financé par la diaspora. Il en est de même du financement de l’éducation. On ne compte plus les membres de la diaspora qui paient les frais d’université, d’école secondaire et des matériels scolaires en Haïti. N’était-ce ce financement, la demande locale de ces biens et services ne serait pas solvable. Et ces entreprises et institutions d’enseignement ne seraient pas rentables, donc n’existeraient pas.

La migration vers le Chili et le Brésil est essentiellement masculine. Ce sont essentiellement des hommes qui ont laissé leurs femmes et leurs enfants en Haïti. Ils ont une responsabilité familiale qui laisse présager le maintien de ces montants de transfert pour les prochains mois ou les années à venir, jusqu’à ce qu’ils arrivent à réunir tous les membres de leur famille sous un même toit. Là encore, ils continueront à soutenir d’autres proches. Le nouveau visa imposé par le Chili a réduit le rythme de la migration haïtienne. Mais le processus de régularisation en cours et l’intégration de ceux qui sont déjà sur place pourront leur permettre de continuer à envoyer des fonds en Haïti.

Thomas Lalime
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ource: Le Nouvelliste

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