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Deux pays, une île, un destin…! - République d’Haïti/République Dominicaine

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 « Le monde ne récompense pas l’honnêteté et l’indépendance, il récompense l’obéissance et la servilité.»  (Noam Chomsky)

 Par Robert Lodimus --- La République d’Haïti et la République Dominicaine ne sont pas placées sur le même palier historique. Depuis le 1er janvier 1804, Haïti porte l’étiquette en or de « Première République noire et indépendante du monde. » La République Dominicaine, certes, a livré quelques batailles mémorables pour construire sa liberté, sa souveraineté et repriser son honneur. Elle a écrit en 1965 sa plus belle page d’héroïsme en affrontant les 40 000 militaires des forces d’intervention des États-Unis; une opération d’invasion que le président Lyndon Johnson lança de son piédestal hégémonique, tout en prétextant fallacieusement que ce pays était sur le point de tomber sous la domination du Parti révolutionnaire dominicain de Juan Domingo Bosch, l’ancien président démocratiquement élu, déchu par le coup d’État des généraux de droite, valets de la Maison Blanche et adeptes de la CIA. Le colonel Francisco Caamano défia les occupants nord-américains. Les combats durèrent deux mois. Les pertes en vies humaines furent conséquemment lourdes. Elles s’élevèrent à des milliers de morts, selon les estimations vulgarisées à l’époque dans les médias nationaux et étrangers. Par ailleurs, les historiens, intellectuels dominicains bornés et racistes saisissent toujours l’occasion de rappeler – souvent hors contexte historique – que c’est le seul pays de l’hémisphère qui a obtenu son « indépendance » d’une ancienne colonie, en l’occurrence, Haïti.

Quand on creuse un peu la terre sous les façades de développement de la République Dominicaine, les découvertes, des points de vue de société, économie, politique et culture, traduisent l’état d’une « situation de mitigation ». Les considérations élogieuses, à ce niveau, recèlent, à bien des égards, les intentions calculées des « ennemis politiques traditionnels » de la République d’Haïti qui cherchent et trouvent les moyens et les occasions de la crucifier encore plus longtemps sur le « Golgotha » de la « pauvreté extrême », en guise de châtiment contre sa « hardiesse », son « effronterie », son « arrogance » et sa « bravoure ». Selon des statistiques publiées par Jean Michel Caroit dans LE MONDE du 18 mai 2012, 40% de la population dominicaine vivent au-dessous du seuil de la pauvreté. Et cela, quoique le pays connaisse un taux de croissance qui soit parmi les plus élevés des Caraïbes et de l’Amérique latine. Le tableau continue de s’assombrir avec un taux de mortalité infantile qui dépasse ceux de toute la région, et un grand nombre d’enfants exclus des milieux de scolarisation. À cette situation peu réjouissante, nous vous laissons le soin d’ajouter la criminalité, la prostitution, la drogue, la corruption au sein des régimes gouvernementaux, de l’armée, de la police…

L’amélioration économique de la République Dominicaine ne profite pas à l’ensemble de ses habitants. Tout comme les Haïtiens, on les rencontre dans les quatre coins du globe, particulièrement en Amérique du Nord (États-Unis, Canada), à la recherche des conditions de vie meilleure.

Par rapport à celles d’Haïti, les finances de l’État dominicain se portent mieux. Elles se sont engraissées considérablement durant les dernières décennies grâce à la présence des multinationales qui font tourner les manivelles de la production sucrière et au gonflement des rivières de touristes qui inondent incessamment les plages et les hôtels. En 2013, 4,7 millions de touristes ont séjourné en République Dominicaine. Et le nombre est continuellement à la hausse. Pas loin de 2 millions de visiteurs viennent de l’Amérique du Nord, notamment des États-Unis et du Canada.

Il faut remonter le courant de l’histoire pour évaluer le rôle joué par les États-Unis dans le processus de renforcement des infrastructures essentielles au développement de la République Dominicaine. En 1906, ils y instaurent un régime de protectorat pour contrer surtout l’interventionnisme européen. Ils prennent le contrôle de tous les organes de l’appareil de fiscalité sous prétexte de vouloir relever l’économie plongée dans un état grabataire. Washington oblige le pays à signer avec lui un traité qui s’étend sur une longue période de cinquante ans. 1906 à 1911 est considéré comme une époque charnière dans la construction de l’État moderne dominicain. Cette transformation politico-économique ne s’est pas accomplie sans l’aide intéressée de la communauté internationale, des bailleurs de fonds étrangers, de la puissance hégémonique mondiale, les États-Unis.

L’essayiste Sauveur Pierre Étienne, dans son ouvrage Haïti, la République Dominicaine et Cuba : État, économie et société (1492-2009), explique :

«C’est au cours de cette période d’instabilité politique chronique que les grandes compagnies américaines parviennent à contrôler l’industrie sucrière et le secteur bancaire dominicain. Après 1905, les États-Unis d’Amérique détiennent le monopole de la fiscalité en République Dominicaine. (…) La Convention dominico-américaine de 1907 fait de ce pays un véritable protectorat de la puissance étoilée. » (1)

 L’évolution sociale, politique et économique étonnamment disproportionnée entre les deux pays, Haïti et la République Dominicaine, tire une partie de sa logique explicative dans cet espace factuel de préjugés historiques qui témoignent du prolongement de la haine viscérale déversée par l’Occident sur les prouesses étonnantes d’une Nation qui a défié les puissance esclavagistes pour imposer sa vision de justice sociale dans le monde.

 Les États-Unis investissent 70 millions de dollars en 1929 en République Dominicaine pour remembrer la production sucrière. Durant cette même année, Cuba en reçoit 910 millions. Et Haïti, l’éternelle laissée-pour-compte, s’en tire seulement avec 8 millions environ. Et dire qu’elle était sous les bottes de l’occupation militaire états-unienne. La communauté internationale, adepte avéré du pharisaïsme, ne s’est jamais intéressée au progrès social et à la croissance économique de ce pays. Les barrières tarifaires, les obstacles financiers qu’elle élève devant elle pour l’empêcher d’avancer, d’aller plus loin participent de la méchanceté de faire des Haïtiens un grenier de « force de travail à bon marché » pour l’expansion des économies des pays occidentaux. En d’autres termes, des « bœufs » attachés aux manivelles pour faire tourner les moulins des «meuniers» du cercle restreint de la « milliardisation ».

 En se civilisant, l’homme a également donné naissance au monstre qui le détruira : l’impérialisme. Car outre ses solides coffres-forts remplis de rapines et de vols, la bête se promène aussi avec son cortège de malversations et de malheurs : guerre, crime, maladie, détérioration environnementale… Les riches et les pauvres sont tous égaux devant ces fléaux.

 Les historiens, dans bien des cas, n’insistent pas assez sur les éléments de « complot international », lorsqu’ils tentent de cerner les causes et les effets de la « décadence » de la République d’Haïti. Il s’agit d’un état « situationnel provoqué » par les anciens « maîtres » de cette colonie jadis juteuse et prospère. C’est cet angle de traitement que ceux qui se donnent pour mission de rédiger l’histoire doivent prioriser pour éviter que l’autoculpabilisation ne déroute l’énergie et la conscience de la lutte. Depuis les événements politiques qui ont conduit à la naissance de la patrie haïtienne, les pays comme les États-Unis, la France, l’Angleterre, l’Allemagne, le Canada etc. ont tout tenté pour prouver que les esclaves haïtiens ont échoué dans leur projet de « société libre ». Ils ont réussi. Ce peuple de la Caraïbe vit présentement dans une réserve empirique sans faune et sans végétation comme des animaux de l’âge préhistorique dont ils semblent malheureusement partager le tragique destin.

 C’est la poursuite de ce plan macabre dessiné par l’Occident pour aménager cette partie de l’île en forteresse de malheur et de pauvreté qui a empêché les intellectuels brillants et rayonnants tels qu’Anténor Firmin, Rosalvo Bobo, Louis Joseph Janvier, Jacques Stephen Alexis… d’accéder à la magistrature suprême. Avec l’appui des États-Unis, France, Canada..., les « têtes vides » – les Nord Alexis – l’emportent toujours sur les « têtes pleines » – les Anténor Firmin – aisément. Le même scénario a été repris à Port-au-Prince en 2011 par Washington pour réaliser le burlesque dans lequel on a vu évoluer des imitateurs médiocres de « Charlot » et de « Keaton ». Le film qui peut être classé dans le genre « baroque » du XVIIe s. fait découvrir un style de gouvernance politique basé complètement sur le ridicule et la loufoquerie. Les oligarques de l’Occident, malheureusement, trouvent toujours des « malfrats » indigènes, des « mercenaires » cupides qui acceptent de trahir leur pays et leurs concitoyens pour « une poignée de dollars ».

Avec la tête froide

Que des Haïtiens émigrent en si grand nombre à l’Est de l’île n’est pas un phénomène difficile à expliquer. C’est la décroissance économique accélérée d’Haïti qui mousse le mouvement migratoire. Les travailleurs agricoles – vous le savez également – sont ruinés par l’importation en grande quantité de denrées alimentaires qu’ils avaient l’habitude de produire eux-mêmes pour le marché local et qui leur permettaient de subsister tant bien que mal dans leurs villages. Cette pratique commerciale développée par la bourgeoisie compradore pour ne pas risquer ses capitaux a finalement provoqué la chute spectaculaire des prix des produits vivriers sur le marché intérieur. Le petit agriculteur-éleveur, propriétaire d’un petit lopin de terre et de quelques têtes de bétail ou métayer, baisse les bras. Il ne peut pas lutter contre le grand capital. Toutes les franges de la population rurale se trouvent confrontées aux problèmes causés par le « paupérisme ». La plupart cèdent – non sans regret – à la tentation de tout abandonner et de partir au loin, espérant échanger la « misère » contre la « pauvreté ». Mais ils sont devenus le cheval de la fable qui avance par la stratégie de la carotte attachée au bout du bâton qui se déplace en même temps que le malheureux animal. Malgré toutes les énergies déployées, l’objet de rêve et de convoitise ne se matérialise pas. Les bateys, les manufactures symbolisent plutôt des inventions humaines infernales.   On les appelle dévoreurs de « force de travail ». Les campagnards haïtiens – on ne le répètera jamais assez – sont aussi exploités par des firmes agricoles gigantesques qui se déploient dans le Sud des États-Unis d’Amérique.

 Ces propriétaires des grandes industries agro-alimentaires profitent largement de la mauvaise condition sociale des immigrants illégaux et clandestins. Et quoique ces derniers soient des payeurs de taxes, des contribuables au même titre que les nationaux, ils ne peuvent pas accéder aux avantages sociaux.

 L’exode rural s’est accéléré à la fin des années 1970 où le régime duvaliériste, par le biais du contrat qu’il continuait de signer avec la Corporacion Estatal de Azucar (CEA), vendait les paysans haïtiens comme des animaux de ferme à Joaquín Antonio Balaguer Ricardo et à Silvestre Antonio Guzmán Fernández durant les périodes de la zafra. Le défunt professeur Hubert Deronceray, ministre des Affaires sociales à l’époque, a perdu sa marque de prestige dans ces honteuses, indécentes et inexorables transactions d’êtres humains. Encore un cas de « crime contre l’humanité » que l’histoire aurait dû inscrire quelque part dans sa mémoire sempiternelle. Le duvaliérisme a pratiqué la « traite des humains ». Depuis 1957, selon les révélations faites en 1964 par le syndicaliste américain Andrew Mc Clelland, l’État haïtien déversait chaque année 30.000 braceros (coupeurs de canne) dans les plantions de l’Est. Il obtenait en retour 15 dollars par tête d’homme ou de femme et « 49 dollars pour le contrat de chaque travailleur(2) ». En plus de la moitié du maigre salaire de la travailleuse ou du travailleur. Ce trafic honteux de l’espèce humaine rapportait annuellement entre six à huit millions de dollars à la famille des Duvalier.

Nous reproduisons un court extrait du dossier de P. Fertin publié en mai 1982 sous le titre Le sauve-qui-peut des paysans haïtiens, Information Caraïbe, Pointe-à-Pitre :

« Dans le contrat signé du 14 octobre 1978, il est précisé que les officiels du gouvernement Duvalier reçoivent 1 225 000 dollars pour l'organisation de l'embauche et la livraison à la frontière des 15 000 braceros. L'ambassadeur d'Haïti reçoit 15 000 dollars par semaine pendant la durée de la zafra (récolte de la canne), ainsi que 32 000 dollars par mois pour payer 75 inspecteurs et 15 superviseurs. Ce sont là des comptes non fiscalisés qui n'apparaissent dans aucune comptabilité de l'État duvaliérien. »

Les mouvements de migration détectés sur l’île ne se font pas à sens unique. Les citoyens dominicains émigrent aussi en Haïti. Ils apprennent le « créole » et se fondent dans la population locale. Ils se marient ou vivent en concubinage avec des autochtones et deviennent au fil du temps des Haïtiens à part entière. L’État de leur pays d’accueil ne les a jamais inquiétés. L’île appartient aux deux peuples.

Sans courir le risque de nous tromper, des signes avant-coureurs semblent indiquer que c’est par la République dominicaine que les anciennes puissances coloniales comptent se venger de la « hardiesse » politique commise par Haïti en ouvrant les portes de la « Liberté » aux Noirs de l’Amérique. Si les hostilités entre les deux voisins devaient tourner au vinaigre – nous ne le souhaitons vraiment pas – Haïti serait la ville de Troie en face des grecs conduits par Agamemnon, Achille, Ménélas, Ulysse… selon la légende d’Homère. Et encore les Troyens avaient les moyens de tenir tête, de résister au siège de dix ans, avec un valeureux Hector au commandement de leur armée.

Haïti et la République Dominicaine doivent toujours éviter la voie de la confrontation armée pour régler leurs différends. Car comme dans l’Iliade et l’Odyssée, il n’y aurait que des perdants des deux côtés de la frontière. Les seuls gagnants dans cette affaire seraient les seigneurs plénipotentiaires de la politique mondialisée et de l’économie globalisée.

Robert Lodimus

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Références

1.- Sauveur Pierre Étienne, Haïti, la république Dominicaine et cuba : État, économie et société (1492-2009), Éditions l’Harmattan, 2010.

2.- Maurice Lemoine, Sucre Amer,