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Le Trait d'Union Entre Les Haitiens

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La politique de mon pays me chatouille, je ne peux cesser de rire…

caricature- wyclef-dechire hymne national

On n'avait pas besoin de lire « Les comédiens » de Graham Greene pour comprendre que le paysage politique haïtien fut depuis belle lurette cause d'hilarité. La présente conjoncture électorale montre que nos comédiens ne sont pas en reste et qu'ils sont plus innovants qu'on n'aurait jamais imaginé. Ils ne cessent de nous faire rire et souvent ce n'est pas un rire de joie, mais plutôt un rire à contre-sens, une sorte de rire prodromique ou pathologique qui peut être fatal si on considère le sort de Chrysippe de Soles, le philosophe stoïcien, connu pour être littéralement mort d'un fou rire – d'où l'expression « mourir de rire ». Si le rire, dans certains cas, peut être mortel, les recherches ont cependant montré qu'il peut tout aussi avoir un effet antidépresseur immédiat grâce à la sécrétion d'hormones comme les endorphines. En Haïti, le rire peut être un bon remède pour se moquer de la politique du ridicule.

Ce vendredi 18 septembre 2015, j'ai beaucoup ri. J'ai ri tellement au point de redouter mon propre sarcasme. J'avais l'air de devenir stupide tant l'écho de ma vocalisation devint de plus en plus dérangeant. Un rire provoquant plus de rires. J'ai ri comme une baleine le cynisme des suppôts de Lavalas, mais j'ai surtout ri de leur stratagème : Aristide est mort. L'impopularité réelle à la recherche d'une popularité virtuelle ? Un mythe qui se renforcerait ou un mystique en désagrégation ? Peu importe, le signal a vite été intercepté même par les moins perspicaces et le décodage n'a pas été difficile. C'est une stratégie, dire mieux un stratagème, qui consisterait à stimuler chez les potentiels électeurs du 25 octobre une soif d'entendre le leader charismatique de Lavalas se prononcer officiellement sur son choix : Madame Narcisse. Point n'a besoin de lire Serge Tchakhotine pour comprendre que les thuriféraires du fanmi seraient engagés dans « le viol de la foule par la (une mauvaise) propagande politique » On ne pense même pas à l'implication morale des stratégies adoptées, on s'en fout pas mal de la nature des expédients, pourvu que la finalité, le pouvoir, soit atteinte.

En fait, j'ai commencé à sourire depuis après la lecture de l'ouvrage du professeur Seteinfus intitulé « L'échec de l'aide internationale à Haïti » à travers lequel l'auteur nous parle de l'escamotage des résultats des scrutins populaires de 2010 par la communauté internationale – un secret de polichinelle. Chatouillé ensuite par les bredouillements d'explications à l'emporte-pièce de Monsieur Opont relatifs à ces mêmes résultats, j'ai ri à perdre haleine. Pour avoir été un complice, ne serait-ce que par son silence, l'ancien directeur du CEP est promu président de la même institution. Idiosyncrasie haïtienne ? En tout cas, pour ses déconvenues, Monsieur Pierre Louis Opont n'est pas en panne de prétextes. Si en 2010, l'escamotage des votes du peuple fut accepté sous prétexte d'éviter une guerre civile, pour la débâcle électorale du 9 août 2015, le président du CEP, en tartuffe arrogant, ne peine pas à trouver un bouc émissaire en la personne de Monsieur Joseph Hebert Lucien – une histoire que je caricature comme « Les animaux malades de la peste »[1]. N'a-t-il pas fallu la condamnation d'un maréchal Philippe Pétain pour qu'un général de Gaulle émerge et réussisse sur la scène politique française? À malin, malin et demi. Et le CEP et ces bizarres espèces de politiciens végétant la faune politique haïtienne n'inspirent pas confiance, le peuple a donc choisi de bouder les élections en riant à se décrocher la mâchoire.

Face à la tragédie électorale du 9 août, la réponse de nos amateurs politiciens est encore plus hilarante. Le CEP n'est pas crédible, mais adelante ! D'un autre côté, ceux qui optent pour la tabula rasa sont indécis, ils spéculent comme des non-acteurs sur la réalisation ou non des élections du 25 octobre. Ils se manifestent dans les rues contre l'organisation des prochaines joutes, mais ils sont aussi dans des divers salons manigançant des alliances électorales de toutes natures. Ils jouent donc sur plusieurs tableaux. Quant à la communauté internationale, celle-ci est toujours égale à elle-même, peu importe les irrégularités, la démocratie procédurale est la priorité. Toutes les élections sont des élections. Tant mieux si les élus sont illégitimes, on ne voudrait dans les chambres que des maitres chanteurs. Une 50e à l'image d'une 49e.

Les tristes scènes caractérisant la réalité quotidienne haïtienne sont dépressives pour un peuple dont l'histoire n'est marquée que par des vicissitudes et des soubresauts faisant de la misère et l'instabilité une référence depuis plus de deux siècles. Enfin, il ne sait pas à quel saint se vouer. Et les lieux saints ne sont-ils pas maintenant désacralisés ? La politique est devenue synonyme de mensonge. Contre les politiciens bluffeurs, même l'Église protestante ne peut jeter la première pierre. Les derniers évènements opposant Clarens Renois et le pasteur Chavannes Jeune prouvent que les leaders protestants semblent lire Le Prince plus que La Bible.

Le rire est donc devenu notre thérapie contre ce lot de stress quotidien. Freud, n'affirmait-il pas que « l'humour permet à l'humain de démontrer son refus de se laisser abattre par la souffrance » ? Ce qu'on doit toutefois éviter c'est le rire complaisant, ce rire comme échappatoire pour fuir sa responsabilité citoyenne. Ces mises en scène ont trop duré au point de devenir une routine qui ne stimule que l'indifférence à cette politique de théâtre. Messieurs les politiciens, cessez de nous chatouiller !

Claude Joseph
Adjunct Professor
Fordham University
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[1] http://www.alterpresse.org/spip.php?article18683#.VgBwT8bTCEU