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Le Trait d'Union Entre Les Haitiens

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Analyses & Opinions

Le Syndrome du Chien Couchant (6 de 6)

caricature - parlement wall street haitien lenovateur

Par Alin Louis Hall  13 Juillet 2016 --- Revenons à l’élimination systématique de «ceux qui n’ont jamais déposé les armes contre les Français». A ce sujet, Vertus Saint-Louis écrit: « c’est un sujet d’interrogation quand on sait que Dessalines accueillera à bras ouverts non seulement les anciens vaincus de la guerre du Sud mais tous ceux qui l’ont personnellement trahi, au début de 1802, pour rejoindre Leclerc. Rentrant au Cap en novembre 1803, Dessalines réintègre dans son état-major Loret qui, en pleine bataille de la Crête-à-Pierrot, est passé du côté des Français. Mais Dessalines est sans entrailles pour ceux qui n’ont jamais déposé les armes contre les Français. Il fait fusiller Noël Prieur, resté caché dans les bois, qui n’a jamais pactisé avec les Français même après la liquidation du parti de Sans-Souci et qui est venu faire sa soumission au lendemain de la proclamation de l’indépendance. Cependant, il accueille, en maugréant il est vrai, David Troy de retour mais qui avait choisi de partir avec les Français, alors que les troupes indigènes lui offraient de rester dans le pays. Ce parti-pris délibéré fait de l’alliance fondatrice de la nation haïtienne un marché de dupes dont Dessalines sera l’une des premières victimes. Dès 1803, en ordonnant, cautionnant et soutenant la liquidation du parti de Sans-souci, Dessalines a creusé sa tombe.» (1)

Un ordre cannibale permanent

Avec l’ordre social « chacun a son vaurien », l’on se doit de comprendre la réaction de la population au Pont-Rouge le 17 octobre. Les pires malédictions et les injures les plus graves de la populace accablèrent le cadavre mutilé de Dessalines lorsqu’il tomba au Pont-Rouge. «Yayou, en le plaçant sur les fusils disposés en brancard, s'écria : Qui dirait que ce petit misérable, il n'y a qu'un quart d'heure, faisait trembler toute Haïti !»(2) Ajoutant aux détails sordides de ce parricide qui continue de hanter notre imaginaire collectif, Madiou précise : «On transporte le corps en ville; maintes fois on le laisse tomber, et chaque fois, la foule se ruant sur le cadavre, le lapide et le hache à coups de sabre ; enfin il est jeté au milieu de la place du gouvernement. La figure n'était plus reconnaissante; le crâne était brisé, les pieds, les mains étaient coupées. Des marchands américains, étrangers aux violentes passions du moment, se hâtèrent d'acheter, au poids de l'or, plusieurs de ses doigts». (3) Mais, les volets ouverts par l’historien Vertus Saint-Louis pour expliquer l’assassinat de Dessalines devraient désarçonner les contrebandiers de l’imaginaire. Qu’il soit permis de rappeler que Boukman qui entretenait un mythe d’invincibilité eut la tête tranchée et exposée sur la place publique. Vertus Saint-Louis déroule les fils d’un « complot plus fort que le wanga » en écrivant : «Bien des hommes qui s’estiment supérieurs à Dessalines, ont envers lui une dette de reconnaissance qu’ils ne peuvent admettre. Il a sauvé du courroux du parti de Sans-Souci Christophe qui avait dû se terrer dans le Nord. Christophe est le premier à s’entremettre par l’intermédiaire de Blanchet (4) pour conspirer avec Geffrard contre Dessalines. Pendant la guerre du Sud, Dessalines a personnellement sauvé la vie à Gérin dont la grâce lui avait été demandée par une négresse que Gérin avait rachetée de l’esclavage. (5) Gérin est l’organisateur direct de l’embuscade et c’est lui qui exige de faire feu. Il n’est pas question, non plus, de faire passer Dessalines pour une victime innocente. Il est pris au piège de la lutte de classe et de race qui se livre dans la nouvelle société. » (6) D’ailleurs, il importe d’approfondir les circonstances du déferrement du commandement suprême à Dessalines, après la prise par Pétion de l’avant-poste du Haut-du-Cap en octobre 1802. A cette phase décisive, qu’on rappelle que Pétion fut rejoint par Geffrard, Clerveaux et Christophe. Ensemble, ils jetèrent les bases d’un consensus fragile autour de Dessalines qui les rejoint quelques jours après. On peut comprendre le drame après l’épopée avec l’ivresse et les démons du pouvoir. Ainsi s’est transformé en débâcle le succès de l’unité fragile de la marche obligée du 18 novembre 1803. Cet accord tacite, du 17 octobre 1802 au 17 octobre 1806, était en fait un consensus mou.

Dès le 18 octobre 1806, les généraux mulâtres Boisrond Tonnerre, Diaquoi, Carbonne, Dupuy, Charéron, Chanlatte et Bazelais, tous du cabinet particulier de Dessalines, réclamèrent justice. Ils dénoncèrent Pétion, Gérin, Yayou et leurs complices dans une correspondance envoyée à Christophe qui se prononça en faveur l’impunité. La lettre est ignorée royalement par le futur Monarque. Dans l’intervalle, la spirale de la violence cannibale redémarrait à vive allure. Le 23 octobre, Etienne Mentor et Boisrond-Tonnere, emprisonnés, furent assassinés dans leurs cellules. Quelques jours auparavant, le général Germain Frère, qui espionnait Pétion sur instructions de Dessalines, avait connu la même fin. Vers la fin de décembre, Christophe réserva le sort du général Capoix aux généraux Dartiguenave et Cangé ; le premier fut conduit à la Crête- Rouge, dans le Nord, où il fut exécuté ; le second fut fusillé non loin de Marchand. Le sort réservé au général André Vernet ne fut pas différent dans la mesure où la tradition veut qu’il ait été empoisonné le 13 décembre 1812 vers 2 heures du matin par le Monarque du Nord à la suite d’un banquet. Mais, le « Dictionnaire Biographique des Personnalités Politiques de la République d’Haïti » de Daniel Supplice confirme le 26 décembre 1812 comme date de l’assassinat de notre premier ministre des finances. Dans cette même veine, il y a un travail plus scientifique à faire pour élucider les circonstances de la mort de trois de nos six premiers généraux divisionnaires. D’abord, celle d’Augustin Clerveaux survenu le 1er aout 1805 à Dondon. Puis, celle du héros de la Butte Charrier Louis Etienne Gabart alias «Vaillant» foudroyé le 30 octobre de la même année par une hémoptysie selon les notes du Dr Roulet qui l'avait soigné. Ensuite, celle de Jean-Louis François, qui s’était illustré avec Pétion dans la prise du Haut-du-Cap en octobre 1802, signataire de l’Acte de l’indépendance et commandant la 2e circonscription du Sud (Anse-à-Veau), le 10 mars 1806. Le bruit courut qu’il avait été empoisonné par Dessalines. Le mécontentement gronda dans toutes les campagnes et poussa Germain Picot à s’emparer de la Citadelle des Platons pendant une fête. Nicolas Geffrard, en revenant de l’Anse-à-Veau, où il avait été rendre les honneurs à Jean-Louis Francois, l’en chassa et reprit le fort. Germain Picot fut tué dans les mornes par un nommé Blaize. Et enfin la mort subite de Nicolas Geffrard, libérateur du Sud, survenue subitement le 31 mai 1806 au moment où avec Christophe et Pétion il mettait au point la réaction qui devait mettre fin au pouvoir de l'Empereur.

De 1807 à 1842, chaque 17 octobre, le pouvoir commémorait la fin de la tyrannie et de la dictature par une messe solennelle. Cependant, entre août et décembre 1807, Pétion élimina physiquement Yayou et Magloire Ambroise, ce dernier alors qu’il était en prison. Pendant que la classe politique célébrait leur réponse légitime à l’oppression, la déraison s’amplifiait dans des comportements extrêmes. Gérin fut traqué dans sa propre maison à l’Anse-à-Veau le 18 janvier 1810. Accusé de conspiration contre le Président Pétion, il fut exécuté. Au mois de juillet de la même année, le lieutenant Faustin Soulouque, aide de camp de Lamarre, apporta le cœur de ce dernier à Pétion. Envoyé par Pétion à la défense du Môle Saint-Nicolas contre Christophe, Lamarre fut emporté par un boulet le 16 juillet 1810 à l'âge de 35 ans.(7) Le général Jean-Pierre Delva fut assassiné en prison en 1811. Pompée Valentin de Vastey, ancien chef des bureaux d’André Vernet, fut décapité à la chute de Christophe le 19 octobre 1820. Son corps, jeté dans un puits désaffecté. Après le suicide d’Henry 1er, Louis Dessalines dit Dessalines Jeune fut arrêté et exécuté au Cap le 9 octobre 1820.

Comme mode d’organisation de la société, le contrat social louverturien d’un pouvoir créole contre les bossales fut reconduit par Dessalines, Christophe, Pétion et Boyer, quatre signataires de l’Acte de l’Indépendance. La problématique épidermique s’abreuva à la source « noiriste » avec Dessalines et Christophe et à la source « mulatriste » avec Pétion et Boyer jusqu’en 1842 où un mouvement insurrectionnel conduit par Charles Rivière Hérard à partir du « Manifeste de Praslin » (1er septembre 1842) partit du village de Praslin dans la Plaine-du-Fond des Cayes. Cette insurrection se répandit à travers le pays et finit par renverser la dictature de vingt-cinq ans de Jean-Pierre Boyer. Le 4 avril 1843, Charles Rivière Hérard devint Président du gouvernement provisoire composé de Jean-Chrisostôme Imbert, Philippe Guerrier, Nolasque Segrettier et du général Voltaire. Le 2 juillet 1843, le général de division Philippe Guerrier, vétéran de la guerre de l’Indépendance et futur Président de la république, écrivait à Monsieur Guizot, ministre de la Guerre et des Colonies à Paris : «Plutôt de nous voir sous la domination des petits Mulâtres qui veulent envahir tous les vieux vétérans de la révolution et s’affubler d’épaulettes qu’ils n’ont point gagné sur champ d’honneur ni par un long service, nous préférons remettre le pays aux Français, ses maîtres légitimes. » (8) Le prisme déformant du regroupement épidermique à lui seul ne saurait justifier un comportement aussi extrême. Quand on sait que Guerrier fut non seulement blessé à la bataille de Vertières mais encore un de nos plus grands vétérans de notre guerre de libération nationale, on a le droit d’avoir froid au dos. Qu’on se rappelle que Pétion, qui paradoxalement choisit de nommer sa fille « Hersilie » (Erzulie), présenta le syndrome de Stockholm sur les fonts baptismaux en Haïti en abordant, de son gré, avec la France la question de l’indemnisation des Colons. D’égale importance, les officiers de Rigaud et André Rigaud lui-même étaient revenus avec l’expédition punitive de Leclerc. Alors pourquoi devrait-on s’étonner que Bill Clinton soit décoré malgré ses propres aveux sur la quasi-extermination de la filière rizicole ? Sans verser dans le manichéisme qui condamne toujours au conflit, il est de bon ton de rappeler que, contrairement à la pompe déployée par Pétion lors de l’arrivée de la première mission exploratoire pour l’indemnisation des colons, Henry 1er fit exécuter l’émissaire Francisco Medina. Sur ce point-là, l’éclairage du Baron de Vastey est très révélateur : « Pétion reçoit au Port-au-Prince Dauxion Lavaysse, espion français, conspire avec lui par écrit la ruine de l’État et de ses concitoyens, consent de payer un tribut à la France, de lui accorder le commerce exclusif et de reconnaître sa souveraineté.» (9)

Un autre fils de l’Empereur fut arrêté sur ordre de Faustin 1er, un vodouisant noiriste et dessalinien, sous l’accusation de complot contre la sureté de l’état. En effet, Jean-Jacques César Dessalines, né aux Cayes en 1805, fut déféré par devant une cour martiale qui prononça sa condamnation à mort le 11 janvier 1856. Il fut exécuté le lendemain 12 janvier à Ouanaminthe. Rappelons que Jean-Louis Pierrot fut le premier dirigeant haïtien à assumer le Vodou. Cécile Fatiman, la « mambo » qui avait officié au coté de Duty Boukman à la cérémonie du Bois-Caïman était sa concubine. Mais, celui qui mérite le titre de premier Ati national n’est autre que François Duvalier pour avoir organisé le premier synode des houngans. Pour la circonstance, il est tout de rouge vêtu et se déclare un être immatériel. Lors de la campagne électorale de 1957, le candidat Duvalier avait rencontré les principaux chefs des sociétés secrètes dont Hérard Simon et Zachary Delva. Il leur fit comprendre que son concurrent Louis Déjoie était le petit-fils du Président Nicolas Geffrard, lequel avait signé le Concordat avec le Vatican. Mais encore, Duvalier rappela aux sociétés secrètes l’Affaire Bizoton où une petite fille nommée Claircine fut sacrifiée selon un rituel vodou. Un procès fut intenté et la presse internationale infligea au vodou son premier lynchage médiatique. Le gouvernement de Geffrard sévit avec la dernière rigueur contre les Vodouisants. Huit condamnés furent exécuté dont Congo Pelé, l’oncle de la victime et bénéficiaire du rituel, et Jeanne Pelé, la tante de la victime et mambo ayant officié la cérémonie. En clair, l’origine du Sénateur Louis Déjoie l’avait condamné. Utile tout de même d’insister pour les incrédules que les 18 usines du mulâtre Déjoie et celles du noir Thomas Désulmé furent obligées de fermer après leur départ pour l’exil lors du grand « ensauvagement macoute ». On reviendra sur ce naufrage de l’économie haïtienne. Mais bien avant, il s’agit de reconnaitre la nécessité de sortir de notre zone de confort pour prendre davantage de distance par rapport non seulement à l’imaginaire européen mais aussi bien à l’imaginaire animiste. Loin d’une prosternation béate devant les postulats occidentaux, il s’agit de prendre notre courage à deux mains pour reconnaître les aspects de notre culture qui maintiennent permanente la dynamique d’arriération. A titre de comparaison, ce n’est plus à démontrer que l’excision entrave l’épanouissement sexuel de la femme. Signalons l’enracinement de certaines croyances attribuant des vertus thérapeutiques aux personnes atteintes d'albinisme. Dans certains pays, la population utilise leurs différents membres pour préparer des potions magiques et autres « panacées ». En Haïti, pour se débarrasser d’un mauvais sort, sont recommandés les rapports sexuels avec les malades mentaux. Mais, retenons que l’occident a été obligé de composer avec les Japonais qui ont, certainement, emboité le pas à la modernité mais n’ont jamais transigé ni sur leurs traditions ancestrales ni sur le shintoïsme qui a eux seuls ne sauraient expliquer l’ascension de l’Empire Nippon.

Sylvain Salnave fut le principal artisan de la révolution de 1865 et ébranla le gouvernement de Geffrard. Sans l’intervention d’un navire de guerre anglais, le « Bull Dog », il eût été difficile de vaincre cette révolution, à moins de très grand sacrifices. Mais, c’est encore Salnave devenu Président qui offre le Mole Saint-Nicolas en premier aux Américains. L’histoire le rattrapa lorsque les Cacos débarquèrent à Port-au-Prince pour le renverser dans la nuit du 18 Décembre 1869. La première journée fut sanglante. Le lendemain, la bataille recommença dans les rues et les Cacos capturèrent le bateau « La Terreur » qui, sous la direction d'un artilleur américain, ouvrit le feu sur le Palais. Au troisième boulet, le vieux Palais, datant de la Colonie, explosa. Le 19 décembre 1869, Salnave , avec un bataillon de mille hommes, décida de gagner la République dominicaine pour obtenir l'aide du président Buenaventura Báez. Capturé par le général Cabral le 10 janvier 1870, il fut livré à Nissage Saget qu’il avait renversé le 4 mai1867 comme Président provisoire. De retour à Port-au-Prince, Salnave fut jugé par une cour martiale. Condamné à mort, il fut exécuté le 15 janvier 1870. Sur le champ.

Au départ de Salomon, s’affrontèrent le général Seide Télémaque, écho du mécontentement dans le Nord et l’ancien sénateur François D. Légitime, grand favori du scrutin. Le 17 septembre 1888 fut organisée l’élection des constituants qui devaient élire le nouveau Président. Dans la soirée du 28 septembre, un malheureux incident éclata à Port-au-Prince entre les partisans des deux candidats. En pleine obscurité, le général Télémaque fut mortellement atteint par une balle à l’abdomen. Ses partisans accusèrent le candidat Légitime. Les départements de l’Artibonite, du Nord et du Nord-Ouest, bastion du général décédé, exigèrent le retrait de la candidature de Légitime. L’Ouest et le Sud supportèrent Légitime que le Nord avait accusé injustement d’un crime, si crime il y avait. Les constituants de l’Ouest et du Sud élurent Légitime Président le 16 décembre 1888.

Cependant, les Etats-Unis adoptèrent une posture de méfiance à cause des bonnes relations entre le nouveau Président avec les puissances européennes, notamment avec le Comte de Sesmaisons, ministre de France. Le grand voisin du Nord ne tarda pas à afficher une préférence soutenue pour le général Hyppolite. Légitime fut contraint de démissionner le 22 août 1889. La doctrine de Monroe passe avec panache un cap décisif. On connaît la suite. Jusqu’au Commissaire Civil Kenneth Merten.

Pour renverser Antoine Simon, Jean-Jacques Dessalines Cincinnatus Leconte, petit-fils de Dessalines, traversa la frontière avec une centaine de soldats dominicains. L’idéal dessalinien n’aurait pas survécu deux générations. Par conséquent, il mérite d’être considéré comme un mécanisme compensatoire inventé par les dépositaires de la zombification des masses. Pour tromper. D’ailleurs, jusqu'à date, les historiens continuent à trembler devant le fantôme de la toute puissance dessalinienne qui, du 2 janvier 1804 au 16 octobre 1806, n’a rien fait de concret pour ceux dont les pères étaient restés en Afrique.

Comme l’a démontré Pierre Badin, il existerait un lien indissociable entre le parcours de l’homme et sa réalité existentielle au point qu'on peut affirmer que le vécu détermine le psychosocial. Ainsi s’expliquent pourquoi les séquelles de la traite et de l’esclavage n’appartiennent pas seulement au passé mais restent présents dans les esprits et les cœurs et touchent la diaspora africaine soit par le manque de personnalité, la faible estime de soi, le prisme déformant de l’épiderme, le refus du libre arbitre et le racisme interne. Sans ambigüité, ne soyons pas désorientés par les manifestations du syndrome post-traumatique de l'esclavage telles que définies par les travaux du Dr Joy DeGruy. Nous n’avons d’autre choix que celui de reconnaître la dimension endémique de cette pathologie. Aussi longtemps que les symptômes de ce syndrome resteront un tabou coriace, la société haïtienne sera dysfonctionnelle. En ce sens, l’on se doit de se tourner vers l'ethnopsychiatrie pour tenter de comprendre des situations particulièrement complexes qui expliquent nos comportements antisociaux.

En attendant, les Haïtiens doivent se préparer à connaître davantage de nuits d’angoisse…Spasmes, sudation, dyspnée, accélération du rythme cardiaque, vertiges…de grandes inquiétudes, des sentiments d’une menace imminente avec sensation d’apesanteur … L’air va devenir de plus en plus lourd. L'angoisse est une expérience fondamentale pour l'homme. Elle lui permet de saisir sa réalité. C'est un sentiment pénible d'alerte psychique et de mobilisation somatique. Devant une menace ou un danger indéterminé, l’angoisse se manifeste par des symptômes neurovégétatifs caractéristiques. Pourtant, elle ne permet pas aux Haïtiens de cerner leur réalité. Loin de provoquer un débat pour remettre en question l’existence d’une conscience haïtienne, il s’agit de reconnaître les limitations d’un matériel humain qui a perverti le marronnage pour en faire de la pédagogie de l’absurde du « pito nou lèd nou la » l’essence même de son existence. Pour comprendre le mauvais chemin pris par Haïti, il faut, sans bifurcations, reconnaitre l’échec du mauvais contrat social louverturien renouvelé par Dessalines, Christophe, Pétion et Boyer. On a continué à faire le colon sur le dos des Haïtiens.

La théorie du complot occidental donne bonne conscience, certes. Mais, les dirigeants haïtiens arrivent largement, sans les étrangers, à prouver leur incapacité à proposer un projet de société viable à ce pays. Mais cela nous brûle les lèvres de l'admettre. Mais elle n'épargnera pas moins les gouvernants de leur responsabilité vis-à-vis des citoyens de ce pays. A ce sujet, les images de l’incendie du 4 avril dernier à la rue Vilatte à Pétion-Ville sont révélatrices de l’échec national et collectif de toutes les catégories sociales créoles « noiristes et mulatristes » et des bossales. Leurs descendants n’ont pas su comment sortir de l’arbitraire colonial, du colbertisme, in extenso du non-développement durable. Nous nous devons de briser notre miroir menteur de cette culture mystificatrice en dix mille morceaux.

« Le conseiller politique Charéron, qui avait vécu aux Etats-Unis et qui connaissait bien les ouvrages de Jefferson, avait étudié les documents de base de la révolution américaine sur la limitation, la séparation et l’indépendance des pouvoirs, exécutif, législatif et judiciaire, proposa la création d’une république selon ces principes. Quand Charéron donna lecture de son travail aux généraux rassemblés aux Gonaïves la veille de la cérémonie officielle de proclamation de l’indépendance, Dessalines ne fut guère enthousiasmé par sa rigueur et sa modération. Face à un Dessalines qui manifestement ne comprend pas ou comprend de travers ce que dit Charéron, Boisrond Tonnerre interprète la mine de son chef et prend la parole : " Pour écrire l’Acte de l’indépendance, dit-il, il nous faut la peau d’un blanc pour parchemin, son crane pour écritoire, son sang pour encre et une baïonnette pour plume. " Il est acclamé par ses pairs et Dessalines le charge immédiatement de la rédaction de l’acte de l’Indépendance. Charéron ne manquera pas de dire " Avec cette conception, vous allez créer une société à faire du mal". » (10)

Au lieu de se retourner sur elle-même, la société haïtienne n’a jamais cherché à comprendre comment des nihilistes ont pu stopper l’ascension d’un Jean-Jacques Charéron, d’un Jean-Jacques Acaau, d’un Edmond Paul, de l’illustre Joseph Anténor Firmin ou d’un Louis Déjoie. Comment se débarrasser de cette singularité de la personnalisation du pouvoir avec l’omnipotence d’un seul homme qui fait la loi ? Par quelle magie des hommes sans conviction ni vision ont pu être aussi influents jusqu'à maintenir un état permanent de déréliction ? Ce particularisme haïtien est mis en exergue dans le journal Le Matin du 26 septembre 1907 où est affiché à la une « le Général Nord Alexis, partisan du particularisme ». On retrouve le refus d’accepter l’universel chez Sténio Vincent lorsqu’il écrit : « Il y a un particularisme sur lequel tout le monde doit être d’accord, c’est le particularisme national. » On comprend le coup de sang de l’école indigéniste en réaction au « mulatrisme » de l’occupation américaine. Cependant, en embrigadant les esprits avec le fascisme noiriste, le triomphe de l’école des Griots en 1946 a poussé Haïti dans l’entonnoir du particularisme aveugle. Avec les œillères de la pensée psycho-ethnique, le nationalisme culturel devint une cure pire que le mal et précipita Haïti dans les bras de la perversion de l’égalitarisme par le bas. Pour satisfaire la gloutonnerie politique des dépositaires de la zombification des masses.

Dans l’intervalle, il est essentiel de revenir sur notre culture mystificatrice qui carbure à l’intimidation du «  chak moun gen on gren zano ka ofev » et du « baton ki bat chien blan se li ki toujou bat chien noir ». Sans retenue ni détour, les chiens couchants utilisent la dissuasion atomique du « yon jou pou chasseur yon jou pou gibier ». Cette façon de voir n’a d’autre objectif que celui de s’opposer à la reddition des comptes. Alors, comment combattre la monopolisation et le contrôle du champ politique par les Yayou, Boisrond-Canal, Sténio Vincent et François Duvalier? En guise d’explication, il semblerait que l’hédonisme, l’ésotérisme, le mysticisme et l’homosexualité clandestine ont toujours cohabité et se sont allègrement donnés la main pour entraver le projet républicain, euthanasier tout effort d’autonomie de pensée et surtout amplifier la « talibanisation ». Pour arriver au sommet, la fin justifie les moyens. C’est le fondement de la société sans sanction. Déjà en ordonnant de fermer, dans l'empire, les loges de francs-maçons, Dessalines avait attiré l’ire d’un nombre important de maçons que Pétion tolérait et qui tenaient des réunions secrètes. Parmi ces hommes, on pourrait citer Auguste Nau, Balthazar lnginac, André Dominique Sabourin, Noël Piron, Louis Almanjor, Jérôme Maximilien Borgella, Jacques Ignace Fresnel, Jean Pierre Boyer, Jean Thézan, Jean-Francois Lespinasse. Ces hommes ont presque tous joué par la suite des rôles importants.

Conclusion

Selon Nelson Mandela, « de l’expérience d’un désastre humain inouï qui a duré beaucoup trop longtemps doit naître une société dont toute l’humanité sera fière.» Pourtant, que c’est pénible de trouver ce qui pourrait nous faire perdre notre sourire d’imbécile heureux! Est-ce une éventuelle candidature à la présidence de Clifford Brandt ou d’Amaral Duclona? Toutefois, gardons notre circonspection pour affirmer que ceux qui avaient anticipé que le tremblement de terre du 12 janvier 2010 allait provoquer notre déblocage mental doivent se raviser. Tout récemment, les détails macabres de l’horrible assassinat des trois sourdes-muettes confirment que les thuriféraires de l’absurde continuent à refuser de se regarder dans un miroir. Pour pérenniser la déresponsabilisation collective et la pédagogie de l’arbitraire de la société coloniale sans sanction.

Pour mieux mesurer la profondeur du gouffre éthique d’où émergent les chiens couchants, il faut d’abord défragmenter leur cerveau. Au premier constat, le formatage est pour combattre la moindre idée de réforme. Pour ne pas assimiler la modernité voire envisager l’incontournable changement de paradigmes. Or, l’une des questions fondamentales reste à savoir comment se débarrasser de cette philosophie de « se donner la peine de naitre» pour arriver, par exemple, à moderniser notre système électoral. Déjà le cerveau haïtien a été le premier à concevoir la présidence provisoire, in extenso le coup d’envoi du grand chantier de l’éphémère haïtien. En effet, le premier ballon d’essai fut Bruno Blanchet, Secrétaire d'État chargé de l'exécutif par intérim du 19 janvier au 10 mars 1807. Jean-Chrisostome Imbert fut le deuxième Secrétaire d'État chargé de l'exécutif par intérim nommé le 9 mars 1815. Du 29 au 30 mars 1818, on retrouva encore le même Imbert Secrétaire d'État chargé de l'exécutif par intérim pour introniser Jean-Pierre Boyer. Il convient d’insister sur le fameux Imbert qui fut six fois Ministre des Finances de 1808 à 1848.(11) Mais les historiens semblent être d’accord que le premier à porter officiellement le titre de Président provisoire de la République d'Haïti fut Jacques Honoré Féry (du 7 au 13 octobre 1843) pour remplacer Rivière Hérard, Chef du gouvernement provisoire et tombeur de Jean-Pierre Boyer. Qu’on se rappelle que le Président François Déus Légitime fut commissionné lieutenant-colonel du Corps du génie et du chantier maritime le 20 septembre 1845 à l’âge de trois ans. Ainsi, il devient donc plus facile de mieux appréhender comment les SIN et les VSN ont pu se donner la main pour pérenniser le déficit républicain. En attendant la révolution éthique dont la première étape est le reformatage du cerveau haïtien avec le logiciel d’exploitation « Moraléthique » 1.0, continuons à chercher un Haïtien en plein midi avec la lampe de Diogène pour faire le Procès de la Colonisation.

Pendant que nous continuons à rechercher la vérité qui doit nous affranchir afin que la modernité puisse enfin nous gouverner, il ne nous reste qu’à nous inspirer du gigantisme de l’ordonnance du 9 avril 1804 signée par le Fondateur Jean Jacques Dessalines pour l’érection de notre système défensif national. Toutefois, il convient de reconnaitre que chaque conjoncture a ses propres exigences. Si, en 1804, il fallait faire preuve de vision anticipatrice pour la consolidation de l’indépendance, aujourd’hui il faut se mettre à la dimension des enjeux pour relever le défi des rendez-vous manqués.

En clair, nous ne sommes pas arrivés à faire le deuil de « la mentalité d’esclave » et avons maintenu la structure de production héritée de la colonie dans ses fondements. Les idées de liberté (possession   de soi-même)   n’ont   pas fait   leur   chemin avec la   séparation des pouvoirs,   la libre circulation des personnes, l’éducation et l’emploi. Tous les pouvoirs sont restés concentrés entre les mains de l’Empereur, Roi et Président. Pendant longtemps, il fallait avoir un papier signé d’un chef de section pour aller d’un endroit à un autre. Le même procédé a été longtemps utilisé pour inscrire un enfant à l’école. Et enfin la servitude a continué dans toute sa laideur sous la forme des restavek, intériorisée d’ailleurs par les Haïtiens vivant à l’étranger comme symbole de réussite économique.

Aux dernières nouvelles, les commanditaires du chaos et les thuriféraires de l’absurde ont déjà le pied à l’étrier. Pour remettre en selle l’ordre cannibale permanent. Pendant que des nuages épais s’amoncellent à l’horizon, qu’on se rappelle les détails de la trahison de Charlemagne Péralte en octobre 1919 par Jean-Baptiste Conzé et de son successeur Benoit Batraville en mai 1920. Dans le premier cas, les Américains prirent toute la précaution pour que les Haïtiens voient la main du traitre Conzé qui a vendu la mèche pour une somme de 2.000 dollars américains et un poste dans la nouvelle garde nationale. De la conviction, il n’a jamais été question. Un film en rotation permanente.

Chaque transition annonce toujours de nouvelles batailles rangées. Le château de cartes va continuer à s’effondrer. Les dépositaires de la zombification des masses continueront à s’entredéchirer. Pour tomber de la balançoire de l’histoire sous l’effet de leur propre poids. Alors, dans ce monde à l’envers où le « bandit légal » jette la première pierre, il faudra attendre le détournement des eaux du fleuve Artibonite pour nettoyer la société haïtienne. Déjà, avec cet arrangement boiteux du 5 février 2016, la question n’était pas réglée. Certes, les dés sont pipés. Toujours ! Mais, pour les vrais démocrates et progressistes, le choix est clair : abandonner ses illusions et conserver son idéal. Pour contrer les chiens couchants.

FIN

Références :


 

(1) Vertus Saint-Louis, « L’assassinat de Dessalines …», op. cit., p. 165-166

(2) Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, tome III, p 325

(3) Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, tome III, p 325

(4) Beaubrun Ardouin. Études historiques, VI, Ch. VII, 1958, p. 42.

(5) Pélage-Marie Duboys, Précis historique des annales de la colonie française de Saint-Domingue jusqu’en 1789, vol. 2, p. 181.

(6) Vertus Saint-Louis, « L’assassinat de Dessalines … », op. cit., p. 167

(7) Rulx Léon, Simples Propos d'Histoire , Editions Henri Deschamps 1979 p.87-88

(8) Jean Price Mars, La Republica de Haïti y la Republica Dominicana, tomo II, Editora Taller, Santo Domingo, Republica Dominicana, 2000, p. 834

(9) Baron de Vastey, Essai sur les causes de la révolution et des guerres civiles d’Haïti, Sans Souci, Imprimerie Royale, 1819, p. 397

(10) Leslie Péan, « La conférence de Chicago (2 de 5), De la bataille de Vertières à Anténor Firmin : la problématique de l’indépendance des peuples », AlterPresse, 29 novembre 2013

(11) Daniel Supplice, Dictionnaire Biographique des Personnalités Politiques de la République d’Haïti (1804-2014), C3 Editions, p.355