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Ayiti-Exit - la nécessité d’arrêter la Caravane du Faire Semblant (8 de 9)

alin louis hallAlin Louis Hall

Par Alin Louis Hall ---  Sur les premiers pas du nouvel état en formation, deux écoles de pensée continuent d’alimenter la réalité discursive. La première affirme que le contexte géopolitique dicta le retour vers le modèle économique de la plantation. Parmi les mesures et dispositions concrètes adoptées, on pourrait citer l’étatisation des moyens de production, la remobilisation de la main d’œuvre et le recensement de la population. Les objectifs du premier gouvernement haïtien ambitionnaient la construction d’un état riche, fort et puissant. Cet état d’esprit dominait déjà, l’ordonnance du 9 avril 1804 commissionnant l’érection des dix-huit ouvrages fortifiés. Les pères fondateurs étaient extrêmement préoccupés par le regroupement des débris de l’armée napoléonienne de l’autre côté de la frontière. La proximité de la Jamaïque britannique, des Etats-Unis esclavagistes, des possessions espagnoles dont Cuba et Porto-Rico inquiétait aussi les esprits.

Pour ces motifs, le premier investissement de l’État haïtien a été dans la défense. Aussi, le dirigisme dessalinien déplaça-t-il stratégiquement vers l’intérieur la nouvelle capitale. Admirablement protégé par la construction de sept forts dont Innocent, Décidé, Culbuté, Docau, Fin du Monde, Nadal et Diamant, Marchand était devenu quasiment inexpugnable. Dessalines se devait lui-même de graver l’intuition de l’année 1791 dans la maçonnerie de la Fin du Monde : « vivre libre ou mourir ». Pour protéger l’indépendance, le militarisme devînt la doctrine officielle de l’état. De ce fait, l’organisation intra étatique s’appuya sur l’ancienne ossature militaro-administrative française et la primauté martiale ordonnançait les rapports sociaux. Pour cette génération, l'armée se devait d’être la matrice conceptuelle de la société. On s’explique la réflexion militariste innovante à l’origine de l’édification du système défensif national. L'envergure de la mise en œuvre et la qualité des travaux reflétaient la dimension des enjeux et des défis à relever pour l’époque. Les chantiers tenaient la population sur ses gardes en cas d’un retour éventuel des colons.

Les dix-huit ouvrages fortifiés remplissaient aussi parmi d’autres une fonction sociale importante. Les forts devinrent des monuments funéraires dédiés à la mémoire des généraux divisionnaires. L’infatigable général Christophe dort dans La Citadelle Henri. Le général Magloire Ambroise est enterré dans le Fort Ogé à Jacmel. Le général Laurent Férou a été inhumé au Fort Marfranc à Jérémie. La Citadelle des Platons surplombant la Plaine-du-Fond des Cayes est le lieu de sépulture du général Nicolas Geffrard. Au risque de nous répéter, l'état militaire créa deux catégories d’Haïtiens et plaça l'homme d'armes hors de portée du droit commun. Ainsi, la disproportion des forces et avantages en faveur de l'armée allait fixer la prépondérance du militaire sur le citoyen. Toutefois, il importe ici de faire un détour pour souligner que le général Georges Washington avait refusé de devenir le roi que la majorité des Américains réclamaient de lui. Etrange tout de même cette colère que Dessalines piqua pour le titre de capitaine-général que l’amiral Duckworth avait utilisé dans une correspondance au moment même où il venait d’être sacré empereur au même titre que Napoléon[1].

En Haïti, la pédagogie coloniale a fait du pouvoir l’essence de la vie. Lisons ce passage de Beaubrun Ardouin relatif au 1er anniversaire de l’indépendance :

« Au moment de l’arrivée de l’empereur sur la place d’armes et près de l’autel de la patrie où il allait monter, Christophe commanda aux troupes de s’agenouiller pour lui présenter les armes ; ce fut désormais une règle établie, pour toute occasion où l’empereur paraîtrait devant un corps quelconque[2] ». 

Dans une ambiance pareille, on s’explique que l’investissement en capital humain ait été négligé. Aussi, devient-il aisé de comprendre pourquoi les recommandations établissant la suprématie du pouvoir civil sur le militaire aient été rejetées d’un revers de main. Sténio Vincent rapporta dans son ouvrage « En posant les jalons » que Dessalines troqua son titre de gouverneur général pour celui d'Empereur en septembre 1804 ; de nombreux affranchis se mirent alors en tête qu'une noblesse allait être créée. Ils se voyaient déjà princes, ducs, comtes, marquis, etc. Informé des prétentions des « grandes familles », l’empereur affirma : « Je suis le seul noble en Haïti. » Pendant ce temps, la corruption exaspérait l’Empereur lui-même à un point tel qu’il répétait souvent : « plumez poule min pa kité’l rélé ». Pour se faire une idée de l’ampleur la déréliction, lisons cette déclaration publiée dans la Gazette Royale d’Haïti du 27 août 1816 :

 

« Dans le court espace du règne de Jean-Jacques Dessalines, il y eut un relâchement général dans les différentes branches du gouvernement ; tout se démoralisa et l’esprit de débauche et d’indiscipline que nous avions pris dans les camps des Français acheva de corrompre totalement nos mœurs ; l’inhumanité, le pillage, le jeu, la débauche, le libertinage, les passions les plus effrénées nous agitaient et se montraient à découvert ».

 En écho aux idéaux suprêmes de vérité et de justice, la Gazette Royale d’Haïti choisit la liberté d’expression. L’édition du 27 août 1816 mit la chute de Dessalines sous le compte de la gabegie administrative. Afin d’éviter les lieux communs, il est utile de s’attarder sur d’autres facteurs qui alimentèrent une fronde collective, nationale et internationale. Aussi convient-il de souligner le contentieux entre Dessalines et les Congos qui n’avaient jamais déposé les armes à l’arrivée de l’expédition Leclerc. Dessalines s’était tellement montré impitoyable envers eux que certains chefs comme Cagnet, Jacques Tellier préférèrent se rendre aux Français. Aux frustrations des soldats non soldés circulant en guenilles s’ajoutèrent les désillusions des cultivateurs outragés par la reconduction de l’affreuse carte de sureté selon l’ordonnance du 25 octobre 1804 « renvoyant à la culture les personnes sans aveu » [3] et le communiqué du 7 décembre 1804. A ne pas négliger l’élimination de la collusion entre commerçants étrangers et commandant militaires qui pratiquaient la contrebande dans les ports ouverts au commerce extérieur. La concomitance de tous ces facteurs ne doit être jamais oubliée quand on parle du parricide du 17 octobre 1806.

 Alors, exerçant son libre arbitre, le roi Christophe confia qu’il manquait à Dessalines « le génie qui crée le législateur et surtout la sagesse qui est la première vertu des rois ». Ce refus de l’autocensure de Christophe ne saurait être interprété comme une velléité de diffamation systématique. Entre vénération sans esprit critique et dénigrement aveugle, Christophe trancha en affirmant que Dessalines :

 

« ...rendit des services signalés à son pays ; il purgea le sol d’Hayti de ses oppresseurs et il proclama l’acte de notre immortelle indépendance ; c’était déjà un grand pas de fait vers la civilisation ; mais que nous étions encore loin du but que nous devions nous efforcer d’atteindre ! »[4]

Poursuivons maintenant avec l’autre courant de pensée qui avance que, comme pour les autres généraux « noirs » et mulâtres, Dessalines avait besoin d’un personnel pour travailler sur ses « 32 grandes habitations sucreries affermées de l’administration de domaines [5]. » Il faut toujours rappeler que les colons se sentant menacés en 1802 avaient confiés par de faux actes de vente la gestion de leurs plantations aux anciens affranchis. Les dirigeants noirs avaient également profité de l’exode des colons pour accéder au statut de grands propriétaires terriens[6]. Donc, Dessalines n’était pas le seul à vouloir objectivement le maintien du modèle de la plantation. Malheureusement, pour la masse afro-paysanne, la liberté, l’égalité et la fraternité étaient restés des mots creux qui n’avaient et qui n’ont jusqu’à présent aucune signification dans leur réalité. A ce sujet, les révélations de plusieurs visiteurs étrangers au lendemain de l’indépendance sont particulièrement troublantes. A maints égards, Haïti est restée une capsule du temps saint-dominguois comme le révèle ce témoignage de James Franklin qui affirme :

 

« J’ai vu les cultivateurs travaillant sous la contrainte de la baïonnette et du sabre, et cela sur les plantations de Boyer lui-même. J’ai vu la même chose sur celles du Secrétaire Général Inginac, du colonel Lerebours, des généraux Gédéon et Magny et de plusieurs autres[7]. »

 

Cependant, le tabou imposé sur cet héritage de malédictions et de tares n’a malheureusement d’égal que la complicité des Haïtiens eux-mêmes. C’est la conclusion qui s’impose en levant le voile sur les survivances coloniales aussi honteuses que sont la situation des « restavek » ou encore la vente des travailleurs haïtiens « braceros ». La société haïtienne a donc reproduit à l’identique certaines traditions ancestrales esclavagistes. La vente aux enchères de travailleurs haïtiens apporte un éclairage sur les structures de l’archaïsme qui ont résisté au changement et le formatage colonial qui a imposé l’apartheid anti-bossale. Toujours est-il que, réalisant qu’il risque de laisser des plumes, l’empereur qui n’était pas un équilibriste de la trempe de Toussaint Louverture fera une volteface. Sa déclaration sur la question agraire peut être interprétée aussi comme celle d’un dirigeant noiriste dans le combat contre les généraux mulâtres. Ces derniers plus nombreux autour de lui tiraient ses ficelles et voulaient surtout accaparer un plus grand nombre des 8,000 propriétés abandonnées par les colons.

Alors, Dessalines exprima son exaspération en ces termes :

 

« Nous avons fait la guerre pour les autres dit-il. Avant la prise d’armes contre Leclerc, les hommes de couleur, fils de blancs, ne recueillaient point les successions de leurs pères : comment se fait-il, depuis que nous avons chassé les colons, que leurs enfans réclament leurs biens ? Les noirs, dont les pères sont en Afrique, n’auront donc rien ? J’ai su qu’il n’y a pas dans tout le Sud, cent habitations ou maisons séquestrées, et cependant j’en ai fait disparaître toutes les familles des colons. Ah ! Messieurs, si cela doit continuer ainsi, les affaires iront fort mal. On ne se contente pas de dilapider l’État, on conspire, on veut se soulever contre moi ; mais, qu’on prenne les armes, et on le paiera cher. Est-ce qu’on aurait déjà oublié la guerre civile sous Toussaint et Rigaud ? J’ai, dans chaque localité, des gens sur lesquels je puis compter ; tant pis pour les insensés qui s’agiteront[8] ! »

L’amertume de l’empereur aussi clairement exprimée, s’agissait-il donc vraiment pour ce dernier de rebalancer l’échiquier en renforçant l’oligarchie des propriétaires « noirs » face aux propriétaires mulâtres ? Si cette question risque de rester pendante, le noirisme de Dessalines est pourtant clair à l’article 14 de la Constitution de 1805 qui se lit comme suit : « Toute acception de couleur parmi les enfants d'une seule et même famille, dont le chef de l'État est le père, devant nécessairement cesser, les Haïtiens ne seront désormais connus que sous la dénomination générique de Noirs ». Clairement, la question raciale est le critère absolu de cette argumentation qui suggère que la race n’est ni objective ni biologique. De ce fait, négligeant tout un pan du phénomène de racialisation impliquant des attributs linguistiques, religieux et culturels, les Polonais, Allemands et les femmes blanches qui avaient adopté la nationalité haïtienne sont donc déclarés indistinctement des « Noirs ».

 Or, cette approche saugrenue appert en total décalage par rapport à la réalité. Elle déconcerte et n’explique pas en quoi la racialisation se distinguerait d’autres processus qui diluent l’autre et le minorisent. Suivant ce cheminement, cette « alterisation » à partir des attributs de la majorité peut être vue aussi comme une façon implicite de se définir. Pour clore ce bref aperçu sur la racialisation avortée, il est de bon ton de faire certains rappels. Déshydratant l’essence de cette racialisation de sa moindre substance, le « noirisme » est resté à la surface des choses et a contaminé les consciences publiques. Sa perversion en idéologie malsaine a ainsi donné un chèque en blanc aux gouvernements de Soulouque et de Salomon pour faire couler beaucoup de sang. On connait les dégâts de la publication de « Le problème des classes à travers l’histoire d’Haïti » en 1948 qui a permis à la bande à François Duvalier et Lorimer Denis de verrouiller les cerveaux et d’y installer la nuit. La société haïtienne a été mise à genou pour assister à sa monumentale régression dans une ambiance d’encanaillement généralisé.

D’une manière générale, les chercheurs et historiens n’arrivent pas à se mettre d’accord sur l’énigme Dessalines. Tout se passe comme si sa vraie identité menacerait un certain paradigme. Sa naissance et son enfance sont l’objet de toutes les fabulations. On a tout vu et entendu. Par exemple, les convulsions de la négritude cosmétique de l’école de malheurs des Griots avaient présenté, il faut toujours le rappeler, la plongée dans l’occulte comme l’essence du nationalisme culturel haïtien, sa source, son intuition et sa projection vers l’avenir. A la vérité, les Haïtiens ne reculent devant absolument rien pour paraitre original au point où il est juste de se demander si l’oralité ne participe pas à la désorientation et la confusion des esprits. En effet, certains témoignages qui nous sont parvenus font un clin d’œil à la nomenclature de l’épiderme de Moreau de Saint-Méry. L’imaginaire collectif dépeint le fondateur comme un « griffe ». Pourtant, l’officier français Louis Dubroca ne prit aucun détour en affirmant que Dessalines est un Africain transporté des côtes de la Guinée. Propriété d’un nègre libre du nom de Dessalines, il portait le nom de Jean-Jacques affirme Dubroca qui écrit :

 

« Entièrement étranger aux mœurs des européens, à l’influence de leurs habitudes, de leur civilisation, et de leur langage, il avait conservé toute la férocité, toute l’ignorance du climat qui l’avait vu naitre : le seul sentiment dont son arme s’était imbue, était la vengeance ; aussi, le premier acte de barbarie, par lequel il se signala, en entrant dans la carrière de ses forfaits, fut l’assassinat de son propre maitre, dont il prit le nom et avec tout ce qui lui convenait de sa dépouille[9]»

 

Cette naissance africaine de Dessalines a été également corroborée par un autre officier français détenu par ce dernier qui certifia que « Dessalines est un ancien bossale venu de la côte d’Afrique [10]». Que l’origine africaine de Dessalines ait été soit révélée soit corroborée par des officiers français, cela devra encore être médité par les historiens, chercheurs et écrivains haïtiens.

Cependant, dans notre optique, bossale ou créole, quelle importance cela revêt considérant le modèle de gouvernance adopté ? Certaines orientations du nouvel état haïtien ne visaient pas la neutralité de la fiscalité et se révélèrent nuisibles à la qualité des résultats économiques. Par exemple, le régime d’imposition compromettait la rentabilité des baux à ferme et entrait en contradiction avec les objectifs stratégiques que préconisait le dirigisme dessalinien. Il s’agit de comprendre comment l’appropriation de la chose publique par un homme ou un groupe d’hommes au sommet des institutions et au-dessus des lois peut nuire et même entraver la transformation structurelle de l’économie. Il s’ensuit que nous n’arrivons pas à mobiliser la force publique pour assurer un avenir partagé aux petits enfants de la brutale transplantation. Toutefois, pour avoir remonté les bretelles à la « blanchitude » comme valeur dominante, le nom Dessalines cause un froid dans le dos. La vigueur de son bras vengeur de la race noire continue de hanter l’inconscient collectif des deux côtés de l’atlantique.

 

En 1885, l’illustre Joseph Anténor Firmin abordait la question dessalinienne dans sa réponse à Gobineau de cette manière : « Pour nous fils de ceux qui ont souffert les humiliations et le martyre de l’esclavage, nous ne pouvons y voir que la première manifestation de l’égalité des races humaines, sentiment dont Dessalines est resté la personnification symbolique en Haïti[11]. » Pour l’anthropologie culturelle haïtienne, Dessalines était devenu une légende vivante en mars 1802 à la Crête-à-Pierrot. Le 18 novembre 1803 à Vertières, il entra dans le panthéon vodou comme s’il était la représentation vivante d’Ogoun Feray, dieu de la guerre qui assura en un si grand jour la victoire sur les forces du mal. Par la suite, il sera divinisé et devint un loa. Cependant, l’essentiel à retenir est que la pédagogie dessalinienne recommande d’ébranler les principaux piliers de l’édifice colonial que sont la race et l’eurocentrisme. Pourtant, malgré certaines avancées dont la reconnaissance officielle du vaudou et du créole, il est déplorable que nous assistions impuissants à cette lamentable tragédie identitaire se déroule chaque jour sous nos yeux.

Aussi bien dans les vidéo-clips de nos musiciens, les écrits de nos écrivains et les vers de nos poètes que dans le comportement de nos enseignants, la crise identitaire représente la lame de fond qui remue la société haïtienne. Dans Paracréolistique, Marc-Arthur Pierre-Louis donne l’exemple ahurissant d’un professeur, très connu dans les milieux de la capitale haïtienne, qui avait comme mot d’ordre : « Il doit exister une barrière entre le professeur et l'élève. Moi, j'utilise le français.[12] ». La goutte d’eau qui fait déverser le vase vient de l’anecdote racontée par le professeur d’histoire Jean-Claude Exulien. Ce dernier affirma comment François Duvalier mystifia en sa présence des écoliers attroupés devant le palais national en 1964. Dans son style filandreux, Duvalier lâcha : « Mwen pa kon palé kreyol, se Prezidan Vincent ki te kon palé kreyol bien ». Or ce même Duvalier se targuait d’écrire que le problème haïtien était avant tout culturel. Evidemment, ce comportement affiché par celui qui s’était présenté comme le meilleur interprète des aspirations des fils et filles de l’arrière-pays n’était ni contradictoire ni paradoxal.

En réalité, lorsqu’il s’agissait de combattre les opposants politiques, le même Duvalier utilisait le créole pour distiller la psychose au compte-goutte dans la société haïtienne. Quand il fallait torturer les esprits, ce dernier s’exprimait parfaitement en créole. Pour mobiliser les « volontaires de la servitude nihiliste », le dépositaire de la trivialité flattait leurs bas instincts et les haranguait en créole. En effet, ces derniers donnaient libre cours à leur penchant naturel pour la pulsion de la mort. Ricanant en mode « Baron Lakwa », Duvalier lâchait : « Nap fè bouda yo tounen paswa ». Pour taire les rumeurs sur son impotence sexuelle, son créole ne souffrait d’aucune pauvreté lexicale. « Mandé Simone si’im pa kon fel rele », se devait-il de brailler. Evidemment, ce stade suprême de l’encanaillement a pleinement contribué à assurer une postérité « tet kalé » au folklorisme politique. De « bwa nan bouda kamoken » à « gren nan bouda » en passant par « kokorat » et « rat pa kaka », l’obscénité est devenue le vase communiquant raccordant toutes les composantes de la société haïtienne. On pourrait alors se demander si l’irruption de ces pulsions démentielles ne serait pas dû à la dégradation des mécanismes du contrôle de soi.

 

Dans les luttes politiques en Haïti, les insanités sont utilisées tant par le pouvoir que par l’opposition pour gagner la bataille de l’opinion publique. Elles constituent même des cris de ralliement comme ce fut le cas avec le fameux « GNB » en 2004. Alors que la définition de ce sigle annonçait déjà l’impasse de la bêtise vers laquelle des milieux réactionnaires allaient diriger Haïti, pour les jeunes intrigants de cette génération, c’était plutôt le cri de la faim « grangou nan bouda ». On les a tous vu à l’œuvre. Fou qui croit qu’ils ont trahi les aspirations démocratiques et le changement dont ils se disaient être les apôtres. Ils sont devenus parlementaires, secrétaires d’état, ministres, etc. C’était ça le rêve ! Aussi faudrait-il une approche socio-anthropologique pour mieux appréhender cette ambiguïté où la malice, la grivoiserie, l’indécence et la grossièreté refoulent toujours la chasteté, la vertu, la pudeur et l’éthique. Comme le rut qui monte chez l’animal, il s’agit d’un délire orgasmique collectif qui ne souffre d’aucuns préjugés. Dans une ambiance de carnavalisation permanente, la bête immonde qui sommeille en chacun de nous ne rate jamais l’occasion de sublimer la désinhibition comportementale et verbale.

Fort de ces considérations, il importe de toujours revenir sur notre comportement d’exilé culturel français. On l’a observé chez Etienne Mentor. Lysius Félicité Salomon Jeune l’a aussi bien mis en exergue. On se rappelle que ce dernier, d’origine martiniquaise comme Mentor, était fier d’avoir épousé une Française. Sans surprise, il livra donc les finances publiques aux banques françaises. En clair, de ce qu’on a déjà vu et constaté, on se doit de conclure que cette identité plurielle est le principal affluent de notre subalternité assumée. Nous l’avons vu à la rescousse du paradigme colonial dans le cadre du dossier éminemment haïtien de la « restitution ». Malgré une approche folklorique de la saute d’humeur « lavalas », les satellites haïtiens n’ont rien négligé pour faire échec à toute idée d’exiger un remboursement de la France. Il s’agit d’un trouble de la personnalité caractérisé par une apathie où les Haïtiens n’expriment aucune émotion par rapport aux intérêts supérieurs de la nation. Aussi, pour mieux comprendre ce phénomène, importe-t-il de s’arrêter d’abord sur une réalité niée.

Effectivement, nos programmes et manuels scolaires estampés F.I.C. ont pendant longtemps vanté le mérite de la langue française et lui ont accordé une place prééminente. Le clergé concordataire en a donc profité pour justifier les explorations comme une volonté philanthropique. L’ubiquité du paradigme colonial se retrouve dans les expressions comme « la mission civilisatrice » utilisées pour justifier l’entreprise coloniale. Significativement, le matériel didactique a mis la rencontre avec l’autre uniquement sur le compte d’initiatives individuelles ou de la curiosité scientifique de l’époque. De ce fait, la politique de peuplement des colonies qui visait surtout à déporter les malandrins a toujours été présentée comme l’aboutissement d’une émigration volontaire positive. En clair, pour avoir sous-traité notre système d’éducation, la société haïtienne a payé et paie encore un prix très élevé. Les curiosités anthropomorphiques et invertébrés que produit en série la chaine de « formatage de l’inféodation coloniale » lisent les mêmes auteurs, tiennent le même langage, ont le même discours réactionnaire et partagent l’opinion que les seuls responsables du malheur d’Haïti sont les Haïtiens eux-mêmes.

Sous le joug d’un pareil embrigadement, l’édification de la nouvelle société et la réalité sociétale qui en découla se retrouvent toujours alimentées par des discours institutionnels dont l’agenda caché a toujours été d’entraver la remise en question d’un racisme euphémisé. On s’explique ainsi l’enracinement de notre vision coloniale qui promeut l’autoflagellation sans esprit critique. Ce dérèglement mental encourageant la fatalité n’est pas sans conséquences néfastes sur l’organisation du corps social. Cette forme de maladie infantile congénitale qui prétend donner un sens à la mentalité d’esclave entrave tout changement de paradigme. Cela n’explique pas tout, mais il importe de reconnaitre que les Haïtiens sont sans recul par rapport aux réflexes acquis et répètent sans distance critique ni retenue « depi nan ginen neg trahi neg ».

 

En 1931, le poème « Trahison » de Léon Laleau offrait à la société haïtienne l’occasion de faire le point sur l’assimilation. Lisons comment il décrit l’intolérable souffrance de se conformer à la culture européenne :

 

« Ce cœur obsédant, qui ne correspond

Pas avec mon langage et mes coutumes,

Et sur lequel mordent, comme un crampon,

Des sentiments d'emprunt et des coutumes

D’Europe, sentez-vous cette souffrance                                                                                                                    

Et ce désespoir à nul autre égal                                                                                                                              

D’apprivoiser, avec des mots de France,                                                                                                                 

Ce cœur qui m'est venu du Sénégal. »

 

Le poème « Trahison » a grandement contribué à mettre à nu le décalage entre la pensée intime et la façon de l’exprimer dans une langue d’emprunt. A la vérité, cette frustration ne représente qu’une face de la médaille. Au début, la littérature haïtienne fut écrite pour décocher un certificat de validation de la France. On s’explique ainsi ce profond déséquilibre psychique qui conditionne avec acuité l’intellectuel haïtien à toujours adopter l’optique européocentrique. Mais, est-il possible d’avoir une vision exotique de soi à partir d’Haïti ? Clairement, les effets de cette assimilation assumée ont créé des Haïtiens lointains vivants sous les tropiques dans une bulle européenne. Cette perte de l’identité a créé « l’âme - de - l’autre - métropolitaine ». Nous nous référons ici à la thèse magistrale du philosophe et essayiste martiniquais René Ménil qui décrit ce phénomène anthropomorphique en ces termes :

 

« ... je me vois étranger, je me vois exotique, pourquoi ? je suis ‘exotique-pour-moi’, parce que mon regard sur moi, c’est le regard du Blanc devenu mien après trois siècles de conditionnement colonial. »[13]

 

Néanmoins, les humiliations de l’occupation américaine et la remise en application de la corvée avaient fini par avoir raison de l’entropie pour provoquer un sursaut de fierté chez les intellectuels haïtiens. Si, au début, Laleau marchait à pas feutrés dans le sillage indigéniste, dans son roman « Le Choc » paru en 1956, il se devait d’écrire :

 

« Remontons au passé le plus éloigné, nous rejoignîmes nos origines. Nous affectâmes, gobinisme à rebours, une certaine fierté de nous dire nègre. L’Afrique s’engouffra dans nos proses jadis naguère encore closes à ses nostalgies, se blottit dans nos poèmes, comme la brise aux voiles de la caravelle où nous venions d’embarquer nos rêves échangés [14]. »

 Il importe donc de remonter aux origines de nos errements. Haïti naquit avec l’héritage des présuppositions de la colonisation comme un boulet rivé à ses pieds. Aussi, le mode d’organisation de la société reconduisit-il le plus naturellement la religion et la langue du colon comme éléments centraux de la nouvelle carte d’identité. Dans un contexte pareil, il devient aisé concevoir pourquoi le document fondateur ait été rédigé uniquement en français. Seulement voilà que, par souci de communiquer le nouvel ordre politique, les commissaires civils et même le général Leclerc utilisaient le créole dans la rédaction des proclamations[15]. Pour ces derniers, il fallait éliminer la barrière linguistique afin que les Africains et les Créoles soient tenus informés dans une langue qui leur était familière, c’est-à-dire le créole. Il faut toujours rappeler que la scolarisation de la masse afro-paysanne ne figurait pas sur la liste des priorités des colons qui n’avaient construit aucune école à Saint-Domingue. Toutefois, le choix du créole procédait pour l’époque d’un certain effort d’aménagement alors que les pères fondateurs s’inscrivirent dans une toute autre démarche. Que révèle donc le choix unilatéral de ces derniers du français comme langue écrite ?

 A commencer par la Constitution de 1801, en passant par les premiers travaux introuvables de Jean-Jacques Charéron, l’Acte de l’indépendance, la Proclamation du général en chef du 1er Janvier 1804, pour arriver à nos nombreuses constitutions (à l’exception de celle de 1987), les recherches n’ont pas encore permis de retrouver des versions originales en créole de ces documents. Pour dire les choses autrement, la crise identitaire est donc un phénomène complexe. Il s’agit d’une souffrance nationale difficile à soulager comme l’illustrent les fantaisies auxquelles notre drapeau est soumis. En effet, tantôt bleu et rouge, tantôt noir et rouge avec les bandes tantôt verticales ou tantôt horizontales, le bicolore national reflète les principaux problèmes d’identité auxquels la société haïtienne se retrouve confrontée depuis sa genèse.

Unanimement, la couleur rouge symbolisant le sang versé pour arracher l’indépendance n’est l’objet de controverse. Tel n’est pas le cas pour le bleu et le noir. Quoique très symboliques, le bleu, le noir et le rouge ne se sont pas imposés dans une société où le blanc est resté la couleur de référence. En ce sens, il est à regretter que l’emblème national et sa conception en fonction du groupe dominant n’ont pas été la résultante de réflexions plus approfondies. En politique, la coterie est au parti ce que la secte est à la religion. On s’explique ainsi que nos quatre premiers dirigeants, tous des signataires de l’Acte de l’indépendance, ont eu leur propre régime politique, leur propre constitution et certainement leur drapeau. La nation représente donc un espace conquis par le chef du moment qui y plante et impose son symbolique propre au reste de la société. La légende veut que, pour créer le bicolore haïtien, Dessalines arracha le blanc du tricolore français, mais l’essentiel à retenir est que les élites noiristes et mulatristes ont continué à faire le Blanc.

Afin de proposer une cure à la « sclérose identitaire », Jean Price-Mars publia au bon moment son œuvre magistrale « Ainsi parla l’Oncle ». Ecrit en 1928 en pleine occupation, le cri de Price-Mars a gardé toute son actualité. L’essence du nationalisme culturel qu’il préconisait argumente que « …nous n’avons de chance d’être nous-mêmes que si nous ne répudions aucune part de l’héritage ancestral ». Cependant, la société haïtienne allait encore une fois se perdre avec le fascisme de l'école des Griots en ethnologie, en religion et en langue. On connait les dégâts de « l’ensauvagement macoute » qui pervertit l’essence même des enseignements de Price-Mars. Sans recul ni distance critique par rapport à ce discours, les Haïtiens avalèrent la propagande « noiriste » comme s’il s’agissait d’une panacée. Ainsi, l’imaginaire africain a été travesti à travers le prisme d’un discours identitaire réclamant le pouvoir à la majorité nationale. On commence à peine à lever le voile sur les conséquences néfastes de cette vaste opération de zombification des masses. La manipulation des « cerveaux lents » pour qu'ils acceptent n'importe quoi, sans pied ni tête, continue avec le mantra « palé fransé pa vlé di métier ».

Toutefois, il importe de s’attarder sur la réalité qu’Haïti soit probablement le seul pays francophone réduit à deux journaux. Selon Mawuna R. Koutonin, le français serait déjà une langue morte qui limiterait à seulement 2% l’accès à la connaissance universelle [16]. Soulignons ici que Isaac Newton avait écrit son texte de base Principia Mathematica en latin en 1687. Imposé par le christianisme, le latin était devenu la langue la plus avancée de son temps et la lingua franca. Plus récemment, notre planète est devenue un anglosphère. L’anglais n’est pas uniquement une langue de commerce, c’est également et surtout l’ogive nucléaire culturelle de la globalisation, stade suprême du néocolonialisme. À la vérité, les pays dits « petits » tentent de résister vainement à la dilution de leur culture par celle des pays dits « riches ». L’impérialisme culturel creuse davantage l’écart entre les nations. L’universalisme est ainsi devenu l’univocité culturelle, l’arme de destruction massive de l’altérité. En fin de compte, il ne fait aucun doute que la globalisation soit d’abord un rapport de force entre les cultures. Pour preuve, l’échange est resté inégal.

Pendant ce temps, la société haïtienne où la pensée grégaire est solidement implantée comme une institution informelle ne rate jamais une occasion d’abdiquer sur le rationnel. La moindre décision passe par un phénomène psychosociologique de pseudo-consensus. Les Haïtiens se donnent l'illusion de penser un problème et de parvenir à une bonne décision, alors qu'en réalité la réflexion est paralysée par des mécanismes nocifs de dynamique de groupe. Irving Janis, dès 1972, approfondit et détaille le phénomène du « groupthink » ou « pensée de groupe » qui décrit le processus selon lequel les individus d'un groupe ont tendance à rechercher prioritairement une forme d’accord globale plutôt que d’appréhender de manière réaliste la situation. Janis propose une définition intéressante qui résumerait le phénomène de la « pensée de groupe » en « un mode de pensée que les gens utilisent lorsqu'ils sont profondément impliqués dans un groupe uni, quand le désir d'unanimité des membres outrepasse leur motivation à concevoir d'autres solutions de façon réaliste[17]. » En Haïti, la pensée groupale est si solidement ancrée que l’accord de la société prévaut toujours sur la pertinence des décisions.

 

En effet, la pensée moutonnière représente un mécanisme dysfonctionnel de la dynamique de groupe qui exerce une forte pression sur les membres pour qu’ils se conforment à la volonté du groupe. Il s’agit d’un phénomène familier et récurrent à chaque élection où la société haïtienne prend des décisions « irrationnelles », alors que chaque Haïtien aurait probablement à titre individuel pris une toute autre. Ce n’est pas paradoxal dans la mesure où chacun essaye de conformer son opinion à ce qu'il croit être le consensus du groupe auquel il appartient. Il s’agit ici de reconnaitre l’existence d’une psychologie tordue qui ne tolère aucune dissidence et nous porte à inventer une pléthore de subterfuges pour bloquer le dispositif le plus anonyme de rétrocontrôle (feedback). Ainsi, la société haïtienne évacue les appréhensions pourtant légitimes au lieu de rechercher la pensée critique. La conséquence débouche toujours sur une situation dans laquelle tout le monde finit par se mettre d'accord sur une décision qui ne satisfait personne. En réalité, le faire semblant pousse les Haïtiens à croire qu’ils consentent des sacrifices considérables et font d’énormes « concessions ». Alors, c’est toujours l’occasion d’invoquer le dépassement de soi après avoir concocté des arrangements boiteux à travers des compromissions mutuelles.

En clair, il s’agit d’un dérèglement mental foudroyant qui amplifie la déraison. Par exemple, les Haïtiens croient qu’ils ont le système immunitaire le plus robuste et affirment que « mikrob pa touye Ayisyen ». Si cette incantation pour le suicide collectif représente un choix bien sédimenté dans les consciences publiques, la dégradation de l’environnement représente l’un des lieux indéniables où le déni haïtien est visible à partir de la lune. En tout état de cause, il importe de s’y attarder un tantinet pour illustrer notre fragilité. Comme un boomerang, la moindre intempérie revient nous frapper en plein visage pour nous rappeler notre précarité. À chaque catastrophe, d'incessants et lassants débats animent une société haïtienne en totale apesanteur qui ne demande pas mieux que d’égrener le chapelet des éternelles litanies. Evidemment, nous nous voyons et nous nous projetons vers le monde comme des gens courageux. A maints égards, nous le sommes. Cependant, de façon plus générale, l’important est de comprendre que le faire semblant peut être vu comme « le pouvoir départi à l’homme de se concevoir autre qu’il n’est ».

Néanmoins, le fait de se concevoir autre renvoie à une existence consciente d’elle-même pour conserver sa vie et promouvoir son bien-être. Le faire semblant est une illusion qui, quoique personnelle au sens restreint, est si endémique en Haïti qu’elle renvoie à une croyance consolante comme la religion. Il est aussi une fuite dans l’imaginaire qui se traduit par des ambitions vaines et démesurées et qui consiste à construire avec le mimétisme. Aussi, importe-il de remonter aux racines historiques du faire semblant haïtien en s’arrêtant sur l’ambivalence louverturienne. Franchement, comment peut-on être le héros d’une métropole et d’une colonie en même temps ? C’est du moins ce que suggère un article qui relate les moments forts d’une conférence pour commémorer la mort de Toussaint Louverture ? Dans cet article, l’auteur alimente toute notre argumentation en citant le président de la Société haïtienne d’histoire, de géographie et de géologie (SHHGG). Selon Pierre Buteau, « Toussaint Louverture voulait à la fois le maintien des domaines et du système d’exploitation en même temps que la liberté pour les Noirs. Il est l’homme de deux mondes[18]. »

 

En affirmant une négritude qui « ne prône pas les valeurs culturelles et spirituelles revendiquées par des Noirs mais l’égalité des Blancs et des Noirs »[19], Louverture a créé un monde binaire où l’Haïtien n’existe que si les puissances du monde atlantique lui décernent un certificat d’émancipation. Dans sa fameuse lettre pour s’adresser au premier consul Napoléon Bonaparte, lorsqu’il écrit « Du premier des Noirs au premier des Blancs », Louverture présenta officiellement le bovarysme culturel haïtien sur les fonts baptismaux. Depuis, la recherche de la validation du Blanc est devenue un courant dominant qui s’est incrusté dans nos mœurs, us et coutumes. Après l’indépendance, beaucoup d’Haïtiens ont cru que la détention d’un doctorat ès lettres était la consécration académique suprême. Il fallait faire le voyage transatlantique pour parachever des études dans les disciplines relevant uniquement des langues, des lettres et des sciences humaines.

 

A la fin des années 1960, la francophonie institutionnelle tenta de redonner une virginité au paradigme colonial en mettant le français au service du néocolonialisme sous couvert de la solidarité, du développement et du rapprochement entre les peuples. On s’explique ainsi cette pléthore de prix littéraires pour récompenser les intellectuels cadrés. La mystification devient totale avec les assimilationnistes qui militent pour que la langue française s’ouvre au monde. Pour exposer le danger de l’absorption et de la dilution de la conscience, de jeunes intellectuels martiniquais publiaient en 1932 Légitime Défense. Dans l’unique édition de cette réflexion critique sur la littérature et l'identité martiniquaise, on pouvait lire cette déclaration sur les comportements et attitudes des victime d'aliénation culturelle :

 

« L'Antillais, bourré à craquer de morale blanche, de culture blanche, de préjugés blancs, étale dans ses plaquettes l'image boursouflée de lui-même. D'être un bon décalque d'homme pâle, lui tient lieu de raison sociale aussi bien que de raison poétique. »

 

A la lumière de tout ce qui précède, peut-on conclure que la thématique de l’aliénation appartienne au passé ? En clair, la trajectoire imprimée par la mentalité d’esclave n’a pas pu construire un avenir partagé pour les petits enfants de la brutale transplantation. L’assimilation a imprégné la société haïtienne dans ses fondements et la subalternité s’est enracinée à travers un processus de zombification collective du peuple haïtien. La perte de soi est devenue l’élément fondamental structurant notre vision du monde. Victor Schoelcher avait observé des cas où les esclaves « aiment leurs maitres » et « leur sont dévoués à la vie et à la mort »[20]. Le moins qu’on puisse ajouter à ces observations est qu’elles ont conservé toute leur actualité.



[1] Beaubrun Ardouin, Étude sur l’histoire d’Haïti, Dezobry et E. Magdeleine, Lib.-éditeurs, 1853, t. 6, p. 111

[2] Ibid., t. 3, p. 185 à 188.

[3] Linstant Pradine, Recueil général des lois et actes du gouvernement d’Haïti, v. 1, 1804/1808, Paris, 1886, p. 35.

[4] Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, Tome V, 1811-1818, P-au-P, Imprimerie Deschamps, 1988, p. 346-347.

[5] Beaubrun Ardouin, Études sur l’histoire d’Haïti, Deuxième édition, Tome Septième, Livre Deuxième, Chapitre V, (Paris, 1856), P-au-P, 1958, p. 8.

[6] Claude B. Auguste, « L’Affaire Moyse », Revue de la Société Haïtienne d’Histoire et de Géographie, numéro 180-181, P-a-P, Haïti, Juillet-Août 1994

[7] James Franklin, The Present State of Hayti (Saint Domingo), 1828, Routledge, 2006, p. 334.

[8] Beaubrun Ardouin, Étude sur l’histoire d’Haïti, Dezobry et E. Magdeleine, Lib.-éditeurs, 1853, t. 6, p. 209.

[9] Louis Dubroca, La vie de J.J. Dessalines, Chef des Noirs révoltés de Saint-Domingue, op. cit., p.16

[10] Notice historique, sur les désastres, de Saint-Domingue, pendant l’An XI et XII, par un officier français, détenu par Dessalines. p.25.

[11] Anténor Firmin, De l’égalité des races humaines (anthropologie positive), Paris, F. Pichon 1885, p 544

[12] Marc-Arthur Pierre-Louis, Paracréolistique, Éditions Modérable, 2016, p55

[13] René Ménil, « Sur l’exotisme colonial, » La Nouvelle Critique, no. 106, mai 1959, p.139

[14] Léon Laleau, « Ainsi parla le neveu » in Témoignages sur la vie et l’œuvre du Dr Jean Price-Mars, Imprimerie de l’État, P-a-P, 1956.

[15]Paul Roussier, « LETTRES DU GÉNÉRAL LECLERC AU PREMIER CONSUL ET AU MINISTRE DE LA MARINE, COMMANDANT EN CHEF DE L'ARMÉE DE SAINT-DOMINGUE EN 1802 », PARIS, SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DES COLONIES FRANÇAISES ET LIBRAIRIE ERNEST LEROUX 49, BOULEVARD SAINT-MICHEL 1937, pp-64-65.

[16] Mawuna Koutonin, « Following Rwanda, Senegal to Replace French by English to Develop the Country Faster », Silicon Africa, 27 mai 2013, http://www.siliconafrica.com/following-rwanda-senegal-to-replace-french-by-english-to-develop-the-country-faster/

[17] Irving Janis, Victims of Groupthink: A Psychological Study of Foreign-Policy Decisions and Fiascoes, Boston, Houghton Mifflin, 1972

[18] Ricardo Lambert, « Toussaint Louverture : héros d’Haïti et de France », Le Nouvelliste, 6 avril 2017 http://lenouvelliste.com/article/169910/toussaint-louverture-heros-dhaiti-et-de-france#sthash.6ZJiH1ib.dpuf

[19] Ibid.