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"Bain de lune" de Yanick Lahens - (recension du Dr Hugues Saint Fort)

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Bain de lune
Par Yanick Lahens
Sabine Wespieser, Paris, 2014

                                                   Des dieux et des dictatures

 Hugues Saint-Fort  --- Dans Bain de lune, le récent roman de Yanick Lahens qui vient d’être récompensé du prix Femina, l’auteure prend ses distances avec le roman urbain et bourgeois des sentiments délicats qui caractérisait son précédent texte de fiction Guillaume et Nathalie (Prix Caraïbes 2013). En effet, Bain de lune témoigne d’une connaissance poussée de la vie et du quotidien des paysans haïtiens, apporte la preuve que la romancière a effectué un nécessaire travail ethnologique de premier ordre et qu’elle est restée sensible aux conditions de vie, aux désirs, à la philosophie du paysan et de la paysanne en Haïti. Le roman raconte l’histoire se déroulant sur quatre générations de deux familles haïtiennes résidant à Anse Bleue, un village d’Haïti. Ces deux familles sont les Lafleur et les Mésidor et elles s’entredéchirent pour des histoires de terre. A partir de ce cadre général récurrent dans le déroulement des existences paysannes haïtiennes, Yanick Lahens a dressé un immense tableau débordant de poésie qui décrit  la vie dans une campagne haïtienne où les dieux se mêlent aux hommes, où le pouvoir des méchants tantôt prend le dessus, tantôt est rejeté, où les dictatures se succèdent sous une forme ou une autre.

Le cœur de l’histoire commence un jour au marché de Ti Pistache quand le puissant, riche et fier Tertulien Mésidor rencontre Olmène Dorival, la fille d’un pêcheur et d’une paysanne. A partir de ce jour-là, rien ne sera plus comme avant. « Tertulien se mit à désirer Olmène non point comme un fruit défendu – il régnait en maitre et seigneur des vies et des biens à des kilomètres à la ronde --, mais comme un voyou désire l’innocence d’une pucelle. Elle n’avait pas d’avis, si ce n’est qu’il était venu le temps pour elle d’être une femme. Et que cet événement et ce savoir lui viendraient de Tertulien Mésidor, un homme puissant. » (pg.71).      

Bain de lune n’est pas un roman de femmes. Elles sont toutes dépourvues de tout pouvoir, passent une existence où elles sont toujours soumises à leurs hommes, finiront seules ou disparaitront sans laisser de trace.

En revanche, les hommes contrôlent tout : les terres, le pouvoir, l’amour, le sexe et même les sentiments les plus profonds des femmes. Tertulien Mésidor est le symbole complet de l’omnipotence des hommes dans la campagne haïtienne. Voici comment la narratrice décrit la première fois que Tertulien Mésidor posséda de force Olmène Dorival : « Malgré son désir violent, Tertulien prit soin de ne pas déchirer la robe d’Olmène. Il en ouvrit le haut et posa une bouche éperdue de sa chance sur deux tétons dressés dur. Olmène fut couverte par cet homme essoufflé qui la pénétra sans même ôter son pantalon, dont il avait juste défait la braguette. Il la pénétra avec la force gourmande et vorace, inévitable, d’une première fois, et l’appétit d’un homme mûr à qui une toute jeune fille donnait l’illusion que la mort n’existait pas. « Que tu es douce Olmène ! Avec ta peau de mangue mûre, ta chafoune de canne à sucre », murmura-t-il, ivre d’un corps qui vira en ces parfums forts qu’il aimait tant. Oui, qu’il aimait les paysannes ! Qu’il les aimait ! » (pg. 73).  

Mais voici maintenant la réaction d’Olmène Dorival : « Plusieurs fois de suite, Olmène retint un cri dans sa poitrine, jusqu’à ce que le plaisir engloutisse la douleur dans un vaste soupir. Tertulien avait le geste expert du voyou, mais il fallait la prendre vite, très vite, avant qu’un œil indiscret ne vint se poser sur cette jouissance. Celle de Tertulien fut hâtive, trop hâtive à son goût, et rattrapa celle fraiche, voluptueuse et étonnée d’Olmène. Un léger vertige lui fit croire un moment que son bon ange l’avait menée au lit d’une rivière dans les bras de Simbi, ou juste dans la bouche du vent, la bouche de Loko. Loin, très loin. Là où l’on entrevoit la mort. La mort douce. (page 74).    

Il est bien connu que les dieux / divinités vodou tiennent une place capitale dans la réalité et l’imaginaire des paysans haïtiens. Les recherches historiques, littéraires, anthropologiques l’ont confirmé à satiété et dans Bain de lune, la thématique de ces dieux occupe le devant de la scène et s’installe dans le quotidien permanent de tous les personnages. Presque pas une page du roman n’est tournée sans la présence de Legba, d’Agwe, de Zaka, d’Erzuli Dantò, de Ti-Jean Petro, de Damballa, d’Ogou, des Invisibles, des Mystères… « A la monotonie des jours très ordinaires, Olmène Dorival n’avait échappé que par les dieux, qui quelquefois la chevauchaient de songes, d’humeurs, de couleurs et de mots. » (pg.16).

L’autre thématique centrale du roman que la romancière déroule avec un art littéraire expert est la dictature et ses effets meurtriers sur la population. La dictature entre en scène à partir de 1960 comme l’introduit la narratrice : « Nous étions en 1960 et, pas plus que nous, Olmène ne savait qu’ils évoquaient l’homme au pouvoir, un médecin de campagne  qui parlait tête baissée, d’une voix nasillarde de zombi, et portait un chapeau noir et d’épaisses lunettes. Parce qu’il avait soigné des paysans dans les campagnes et traité le pian, certains…croyaient en son humilité, en sa charité, en sa compassion infinie. Quelques-uns, …sentant que leur ancien monde de caste à peaux claires était menacé, se méfiaient de sa tête de paysan noir qui ne leur disait rien qui vaille. Mais vraiment rien qui vaille ! « Bakoulou, rusé », répétaient-ils à souhait. (pg.51). 

Mais, c’est à partir de 1963, ainsi que le raconte la narratrice, que la dictature dirigée par l’homme qui portait un chapeau noir et d’épaisses lunettes prit possession de la ville, des cœurs et des esprits : « En septembre 1963, l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses recouvrit la ville d’un grand voile noir. Port-au-Prince aveugle, affaissée, à genoux, ne vit même pas son malheur et baissa la nuque au milieu des hurlements de chiens fous. La mort saigna aux portes et le crépitement de la mitraille fit de grands yeux dans les murs. Jamais ces événements ne firent la une des journaux. » (pg.112).

La tranche d’histoire racontée tout au long du roman se fit de plus en plus claire avec l’installation du prophète au Palais National. « Mais une fois au Palais National, le prophète s’était transformé en quelque chose qui ressemblait étrangement à l’homme au chapeau noir et lunettes épaisses. …Au fil des mois, la ressemblance devint encore plus frappante. Le masque ne cachait plus le visage de l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses… » (pg.231).

Tout au long du roman, Yanick Lahens utilise le procédé bien connu au cinéma de la « voix off », c’est-à-dire de la présence d’une voix intérieure dont on ne voit pas le locuteur qui explique, précise, ou fait évoluer l’histoire racontée. Dans Bain de lune, ce procédé structure le récit du début à la fin. C’est lui qui ouvre l’histoire (page 9) et c’est lui aussi qui la conclut (page 263). Le récit développé entre ces pages mentionnées est contenu entre les explications de la voix off et l’évolution des tranches de vie des personnages. Ces personnages sont innombrables : il y a Olmène Dorival,  « au regard d’eau et de feu », fille d’Orvil Clémestal et d’Ermancia Dorival, et sœur de Léosthène Dorival et Fénelon Dorival. Dieudonné Dorival est le père de quatre enfants qu’il a faits à Philomène Florival : Abner Florival, Altagrâce Florival, Éliphète Florival et Cétoute Florival, la dernière du clan des Lafleur. Dans l’autre clan, il y a Anastase Mésidor, son fils Tertulien Mésidor, sa femme Marie-Elda et leurs dix enfants, sans oublier Jimmy Mésidor, le dernier du clan.  

Au-delà de la description de l’implacable et permanente condition des paysans vaincus par la  souffrance, les abus, la faim, ce roman séduit par la beauté de la langue et du style, les mots simples mais puissants, la poésie parfois douce et fascinante, parfois violente et accrochante de chaque scène, chaque narration, chaque commentaire. Je m’en voudrais de ne pas vous offrir ces quelques lignes avant de terminer. Dans ce passage, le personnage est l’un des rares paysans d’Anse Bleue qui aient réussi à émigrer vers l’Amérique. Il retourne vers sa nouvelle terre d’accueil, Miami : « Le jour était beau. Léosthène, revenu au regard neuf de l’enfance, tourna le dos un moment aux blessures de la terre, à des cicatrices profondes, et contempla Anse Bleue baignée de lumière liquide, le ciel et l’eau rayonnant à perte de vue. Chaque vague qui s’affaissait écumante sur le sable allait mourir en un luisant filet d’eau. Les oiseaux frôlaient la crête des vagues, sortaient de la mer et prenaient leur vol sur le ciel essoré. » (pg.189).

Ce deuxième passage est d’une violence rare mais il accroche le lecteur. Il se situe vers la fin du roman après la chute de la dictature de la descendance de l’homme à chapeau noir et lunettes épaisses quand les paysans vont prendre enfin leur revanche. « …La voix ajoute : « Fénelon, tu vas mourir ! »

Un groupe d’hommes surgit du marché et lui barre le passage. La foule avait grossi en colère et en nombre parce que les prix avaient grimpé depuis quelque temps, parce que la sécheresse avait été rude. Parce que des enfants étaient morts de la fièvre dengue, faute de soins. Et que cela faisait des années que Fénelon leur avait planté la peur au ventre. Une colère immense qui attendait en chacun de ces hommes, chacune de ces femmes les a submergés. Ils voulaient extirper cette colère comme on arrache une dent malade…

La première pierre est partie d’un étal sur le côté gauche et a atteint Fénelon en pleine poitrine. Un coup capable d’assommer un âne. Sous le choc, Fénelon a perdu l’équilibre. En tentant de se relever, un second coup l’a maintenu par terre. Les insultes pleuvaient de tous les côtés en même temps que les pierres. Dans la foule, il y en a même qui riaient. Un rire indécent, cruel, capable de faire reculer le soleil. Mais il était encore là, le soleil, et Fénelon ne pouvait plus tout à fait le voir à travers le sang qui collait à ses cils. » (pg.221).

Et voici un troisième passage, long, construit avec du « je », ce qui le rend peut-être plus beau. Il est rendu par la voix intérieure dont nous avons parlé plus haut : « SOUVENT, POUR OUBLIER qu’à Anse Bleue, la vie a deux ancres aux pieds, je venais sur la grève regarder les vagues se faire et se défaire, respirer par tous les pores et m’imprégner d’iode et de varech, de ces senteurs âcres de la mer qui laissent à l’âme comme une étrange morsure.

Même quand la mer devenait cette plaque luisante, étale, à perte horizon, je désertais les terres brûlées pour la regarder jusqu’à cligner des yeux, jusqu’à en être aveuglée.

Même quand le nordé grondait des jours et des nuits d’affilée, j’écoutais à en être toute retournée, sa voix qui fracasse les rochers, je goûtais encore et encore son haleine salée sur mon visage.

Et puis une année, octobre toucha à sa fin, mon enfance avec. Je le sus aussi quand une plaie, inconnue de moi jusque-là, saigna dans l’après-midi d’une veille d’ouragan. Je me suis sentie toute drôle. J’avais chaud, j’avais froid. A la vue du sang coulant le long de mes cuisses, je me suis penchée pour voir d’où fusait cette blessure. A dater de ce jour, mes rêves de mer se troublèrent du bruit lointain de talons aiguille, bien belle, bien poudrée, comme les femmes à la télévision du directeur de l’école, maitre Émile. Je sais désormais comment sont faits les garçons. Je connais aussi la chose proéminente plantée au beau milieu de leur corps. Je sais aussi que j’ai un corps à leur mesure… (pg.225).

Hugues Saint-Fort
New York, Novembre 2014