Tout Haiti

Le Trait d'Union Entre Les Haitiens

Prière de la Révolution

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Prière de la Révolution

 

I

 

Pardon Seigneur

J’ai enterré ma Grâce

Sous la palanque

De nos épreuves

J’ai blasphémé

Contre l’Éden

Des aliénés

Car j’ai juré

D’assassiner la trahison

Qui a transpercé

L’Innocence

Aux yeux d’émeraude

Pendant la nuit

De la grande fête foraine

En ce temps-là

Xaragua

Paré de perles et de diamants

Trépassa dans son sang

Après qu’il eût baisé l’anneau

De l’«hilotisme»

Dès ma naissance

Je voulais être Méliès

Pour immortaliser

La reine de la comète jaune

Sur un grand nuage

De lumière bleue

Accroché aux ailes

De ma colère

Je suis parti un jour

À la recherche des trublions

Qui ont inventé

Le mot « négrier »

Pour humilier

Et torturer l’Afrique

Ô Père des Putes

Et des Justes

À toi

Je me confesse

II

 

Paysans de mon pays

Qui êtes Chassés

De vos terres

Et qui agonisez

Dans la cale

Des aubes hivernales

Qui murent les égouts

De la « civilisation vantarde »

Chante pour vous

Mon âme éplorée

Pour vous

Qui juchez

Aux quatre points cardinaux

Du lever au coucher

Du soleil

La sueur de votre pénitence

Sur les cabriolets

De servage

Des « Princes » charognards

De la Pègre

Et surtout pour vous

Camarades

Qui traînez votre opprobre

Sur le sable blanc

De «Si jolies petites plages (1)»

J’ai inventé

Ces phrases intrépides

Qui défient la cruauté

De Bonaparte

 

III

 

Écoliers de mon pays

Qui à votre cou

Portez les amulettes

D’un savoir aberrant

Prie pour vous

Mon cœur

D’océan houleux

Pour vous qui parcourez

Matin et soir

Les chemins empierrés

Des plaines

Et des montagnes

Pour finalement vous perdre

Dans les fougères

Des onomatopées confuses

Pour vous

Dis-je

Qui malgré tout

Irez croupir

Comme de vulgaires « purotins »

Derrière les barbelés

De Krome

S’élèvent humblement

Mes prières vespérales

Dans la fumée grisâtre

De l’injuste purgatoire

Étudiants de mon pays

Qui dormez

Le ventre aplati

Sur les oreillers

De la flétrissure

Comme le Prophète

Sur le Mont Sinaï

Je vous apporte

Sur un plateau de vers libres

Les sifflets du grand vacarme

 

IV

 

Prostituées de mon pays

Qui languissez

Sur les trottoirs

De nos villes impassibles

Parlent pour vous

Mes vers oppressés

Pour vous

Qui chaque matin

Pétrissez la pâte

Pour le pain des enfants

Avec un rouleau de « péché »

Puisse le « Maître »

Absoudre votre « crime »

De vouloir

« Exister » et « Vivre »

Et vous ouvre

L’écluse du « Royaume »

Des Martyrs

 

V

 

Habitants de mon pays

Je vous dédie ces vers

Assoiffés de Liberté

Je les ai écrits aussi

Pour vous camarades

Qui soupirez quelque part

Sur le banc rustique

De l’exil

Et Qui mourrez

Peut-être

Sans replonger

Vos mains meurtries

De nostalgie

Et de remords

Dans la terre affectueuse

Qui a supporté

Vos premiers pas

Je les dédie

À vous qui

Entre « mourir » et « fuir »

Fîtes le choix

Qui humilie

 

VI

 

Ô peuples de la terre

Qui saluez des aurores

Toujours incertains

Voici ces vers révoltés

Qui trimbalent

L’appauvrissement d’un peuple

Exclus et Ignoré

Humblement

Je vous les offre

Dans la nudité

De leur profonde déception

Ils se présentent à genoux

Le sexe violé

Tourné

Vers l’ « Étoile » assassine

Du « Septentrion »

Demain

Ces mots tissés

Avec des filets de sang

Se remettront debout

Et deviendront

À vos côtés

Le Michel-Ange

De la nouvelle «Chapelle »

Des pauvres

Une œuvre majestueuse

Qui sera dessinée

Et construite

Pour la Renaissance

De l’Humanité

 

VII

 

Camarades

J’ai juré de harceler

Jusqu’au tombeau

Les gypaètes

Qui ont déposé

Les lots de deuil

Devant les portes bancales

De nos gîtes agenouillées

Sur la poitrine glabre

De Jean-Rabel

Et dans le désert du Sahel

Sur les méandres

De mon Rêve

Je sème des consonnes aguerries

Et des voyelles pugnaces

Avec lesquelles

                                        Les mains de l’histoire                          

Rédigeront mon épitaphe

Ci-gît

Le poète des larmes

Et de la résistance

 

VIII

 

Raciste

Noiriste

Camarades

Ni l’un ni l’autre

Mes vers pleurent le Blanc

Qui roupille

Dans les caves crasseuses

Des métropoles occidentales

L’Indien qui expire

Dans les grottes infectes

Et les réserves humides

De l’Amérique du Nord

L’Arabe qui se noie

Au large de Lampedusa

Mon pays qui se saoule

De tribulation

Et se gave de mépris

Chaque souffrance

Déchire mon âme

De toutes les misères

Mes yeux sont cernés

Je porte sur mon front

Le tatouage

De tous les châtiments

Infligés aux genres humains

La faim n’est

Ni noire

Ni blanche

Ni rouge

Ni jaune

Mon rêve

Comme celui

Du martyr de Memphis

Achever l’œuvre sacrée

De mes pères et mères

Rebâtir l’Édifice

De 1804

Pour sauver les damnés

Et ramener les brebis égarées

Dont la peau porte encore

Les entailles brûlantes

Des baïonnettes bleutées

Et qui sont excommuniés

Frappés d’ostracisme

Depuis les temps affreux

Du « père charlatan »

Et du « fils débauché »

Inonde ma rivière

De peine

La terre entière

De l’aube

À l’angélus

Du crépuscule

À l’aurore

Je mange les mêmes Mots

Et je souffre des mêmes Maux

Depuis que le ventre

De ma mère

M’a exposé au soleil

De l’Injustice

Je déjeune

Affliction

Et je dîne

Persécution

Pour le souper

Je me réserve

La Langue

Et les Mains

De nos Bourreaux

 

Robert Lodimus

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Référence

1.- Jean-Claude Charles, De si jolies petites plages, 1982, 244 pages; enquête sur les boat-people haïtiens emprisonnés à Krome, en Floride. L’auteur haïtien, journaliste essayiste, poète, critique d’art… est décédé en 2008 en France.