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L’impact des « émeutes de l’essence » sera considérable et durable

 emeute juillet 2018 capital bank

Economie -

Par Thomas Lalime, 16 Juillet 2018 --- Si tout se passait comme prévu, la décision du gouvernement d’augmenter les prix de l’essence aurait rapporté au Trésor public environ 20 milliards de gourdes pour le prochain exercice fiscal, selon les prévisions inscrites dans le budget 2018-2019. Ce montant représente à peine 290.3 millions de dollars américains au taux de vente de 68.90 gourdes pour un dollar affiché par certaines banques commerciales le samedi 13 juillet 2018 pour des montants inférieurs à 500 dollars (pour les montants supérieurs, il faut plus de 69 gourdes). Selon la propagande officielle, une bonne partie de ces recettes pétrolières serait investie dans des projets sociaux pour venir en aide aux ménages les plus affectés par les effets négatifs de l’augmentation des prix de

l’essence.

Le gouvernement souligne que, l’état actuel, la subvention des prix des produits pétroliers profite davantage aux plus riches. Ainsi, l’ajustement des prix permettrait de faire une certaine redistribution aux plus pauvres des recettes générées par cette décision. Cet argument a également été soutenu par le Fonds monétaire international (FMI) qui a suggéré depuis longtemps de couper la subvention des prix des produits pétroliers et de l’Électricité d’Haïti (EdH).

Cette approche faisait une hypothèse très peu réaliste que la décision gouvernementale allait passer comme une lettre à la poste. Elle négligeait un élément fondamental : la hausse des prix de l’essence pénaliserait davantage les plus pauvres. En clair, si la subvention des prix de l’essence profite davantage aux plus riches, l’augmentation des prix, elle, pénaliserait beaucoup plus les pauvres. Et cette forte pénalité, dans une conjoncture de marasme économique et d’incertitude politique, est synonyme de l’huile sur le feu qui a emporté des entreprises et des véhicules les vendredi 6 et samedi 7 juillet.

À analyser uniquement la hausse significative des prix du transport en commun consécutive à l’augmentation des prix de l’essence, on comprend bien l’ampleur du choc sur les petites bourses. Quand, du jour au lendemain, la course de taxi passe de 30 à 45 gourdes, certaines courses de camionnette de 15 à 30 gourdes, il y a plein de travailleurs de la sous-traitance qui se trouvent soudainement dans la difficulté de se rendre au travail. Pour une famille à faible revenu qui doit envoyer plusieurs enfants à l’école, la facture devient très salée. Pour deux enfants, la course de camionnette aller-retour pour 22 jours de classe (un mois) conduirait à une augmentation des dépenses de transport de 1 320 gourdes (22*60), le salaire de 4,4 jours de travail dans la sous-traitance au salaire minimum de 300 gourdes par jour. Les dépenses d’alimentation augmenteraient aussi.

Les entrepreneurs qui utilisent des génératrices, grandes consommatrices d’essence, fileront une grande partie de la hausse de l’essence aux consommateurs, ce qui déclenchera, à côté de l’augmentation des prix du transport, la spirale inflationniste. On sait que l’inflation affecte plus sévèrement les plus pauvres qui allouent la majeure partie de leur revenu à la consommation de biens et services. C’est pourquoi les plus pauvres paient beaucoup plus amèrement la hausse des prix de l’essence. C’est donc assez prévisible qu’ils y réagissent violemment.

Ni le gouvernement ni le FMI n’avaient pas fait la preuve que l’accroissement de bien-être qu’aurait procuré les programmes sociaux financés par l’augmentation des recettes pétrolières allait compenser totalement les effets négatifs liés à la hausse des prix de l’essence, ce même si la décision passait sans heurts et sans casses. Beaucoup de travailleurs des secteurs touchés sont actuellement en chômage. Ces secteurs fonctionneront au ralenti dans les prochains mois. Ils ne pourront pas payer les impôts comme il se doit. Les touristes décocheront Haïti sur leur menu de destinations. Les pertes provoquées par les émeutes peuvent largement dépasser les 20 000 milliards de gourdes qu’espérait empocher le gouvernement. L’État haïtien, à travers l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI), gagnerait à réaliser une évaluation objective de l’impact des émeutes.

Une décision inopportune?

Que pouvait vraiment réaliser le gouvernement avec les recettes pétrolières ? Avec les 20 milliards de gourdes prévues dans le budget 2018-2019, le gouvernement, selon la communication officielle, investirait dans les programmes sociaux : Ti manman cheri, kore etidyan, kantin popilè, etc.

Un premier inconvénient vient du fait que ces programmes ne touchent pas une bonne partie des ménages affectés par la hausse des prix de l’essence. Quand plus 60% des Haïtiens vivent avec moins de deux dollars américains par jour, cibler les plus vulnérables n’est pas une tâche aisée. Toucher tout le monde par un programme social est complètement impossible. Donc, la « mise en œuvre de mesures de compensation pour protéger les personnes les plus vulnérables à travers notamment les bons de transport» proposée par le FMI demeure assez difficile à concrétiser, pour ne pas dire illusoire.

Le FMI et le gouvernement avaient également sous-estimé le risque politique. Malheureusement, les incendies et les pillages provoqués par la hausse des prix auront un impact considérable et durable. Guichard Doré, conseiller du président de la République, a confirmé au Nouvelliste que le gouvernement va faire le retrait du budget 2018-2019 déposé le 29 juin dernier au Parlement pour tenir compte de la nouvelle réalité économique. Le Palais national aurait déjà, semble-t-il, fait le deuil de l’augmentation des prix de l’essence. Par contre, les effets des émeutes dureront encore des années après.

D’abord, contrairement à la période post-tremblement de terre, il n’y aura pas de générosité de la part de la communauté internationale. L’aide au développement était déjà en chute libre depuis quelques années. Haïti devra nager seule pour s’en sortir. Ensuite, l’image du pays à l’étranger est écornée à un point tel que les investissements directs étrangers (IDE) seront probablement en baisse. Pourtant, à ce niveau, l’année 2017 a été très encourageante.

Haïti a enregistré 375 millions de dollars américains d’IDE en 2017, le montant le plus élevé depuis plus d’une décennie, selon le rapport annuel de la Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes (Cepalc). Notre confrère Patrick Saint-Pré a dressé le panorama des IDE reçus par la région Amérique latine et les Caraïbes en 2017 (1) relatés dans le rapport du Cepac.

Haïti demeure quand même très loin de la République dominicaine qui s’est emparée de 60% des IDE de la Caraïbe en 2017. La République voisine a enregistré un montant d’IDE de l’ordre de 3,57 milliards de dollars américains, soit un accroissement de 20 % par rapport à l’année précédente. Le secteur touristique a capté près de 20 % de ce montant, environ 700 millions de dollars. Ce secteur sera le plus touché en Haïti alors qu’elle était sur le point de sortir sa tête de l’eau.

Ironie du sort, la hausse des IDE en 2017 est due, en grande partie, au rachat du principal distributeur de carburants (Dinasa) par la multinationale française Rubis Énergie. La présence de cette grande firme était un signal positif pour les autres investisseurs nationaux et internationaux, un signal consumé dans les flammes des émeutes. Cela prendra beaucoup de temps au pays pour se défaire de l’étiquette d’État fragile et instable accolée à son drapeau. À noter que le secteur textile haïtien avait également bénéficié de certains investissements en 2017.

La menace de l’instabilité politique

Ainsi, les « émeutes de l’essence » ont ravivé la flamme de l’instabilité politique en Haïti. On se questionne aujourd’hui sur la capacité du président Jovenel Moïse à boucler son mandat dans la sérénité. De telles incertitudes sont néfastes pour l’économie nationale. Il est question ici de perception et de réputation difficiles à construire positivement, mais faciles à détruire en quelques minutes. Ces risques étaient complètement sous-estimés par l’administration Moïse/Lafontant et le FMI. Les autorités haïtiennes perdent énormément en termes de crédibilité et de capacité à prendre des décisions importantes pour l’avenir du pays. Il importe de noter que la crédibilité est une condition nécessaire à l’efficacité des politiques publiques.

M. Guichard Doré l’affirme sans ambages : « Il va y avoir des coupes budgétaires dans les services de l’État, pour qu’on puisse financer les programmes sociaux» (2). Des arbitrages souvent pénibles à opérer tant le niveau des services publics reste et demeure exécrable. La précarité actuelle des finances publiques ne suffit pas à faire fonctionner le pays convenablement et à financer les programmes sociaux. La Minustah, la majorité des ONG installées dans le pays après le 12 janvier 2010 et le PetroCaribe qui favorisaient une plus grande circulation monétaire et participaient dans la création d’emplois ne sont plus là, a fait remarquer Guichard Doré.

Cet argument sous-tend également que la gourde continuera de se déprécier suite à la rareté du dollar provoquée par le départ d’une grande partie du personnel de la Minustah et des ONG internationales ainsi que par la fin du programme PetroCaribe. Il traduit aussi le fait que les impacts de la catastrophe provoqués les 6 et 7 juillets par les élites haïtiennes succèderont à ceux des catastrophes naturelles du 12 janvier 2010 et du cyclone Matthew d’octobre 2016. Les effets combinés de ces deux types de désastres maintiennent le pays dans le sous-développement permanent.

Thomas Laline
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Economiste
Source: LeNouvelliste

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