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Les dix obstacles au changement démocratique en Haïti (1 de 2)

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Les blocages au changement démocratique en Haïti (1 de 2)

Par Leslie Péan, 30 Juin 2016  ---  L’histoire d’Haïti ressemble étrangement à une succession de rendez-vous manqués. Avec l’Histoire. Avec l’instauration de la démocratie. Avec le déclenchement d’un processus de développement économique, etc. À cet égard, les 30 dernières années constituent un parfait laboratoire pour ceux et celles qui veulent saisir les blocages empêchant le décollage. Nous avons recensé une dizaine d’effets d’entrainement négatifs essentiellement au niveau des habitudes sociales et des structures mentales qui les accompagnent. L’objectif souhaité par le commun des mortels d’avoir un meilleur pays bute sur dix (10) obstacles qui utilisent l’idéologie de Ayiti cheri pi bel peyi pase ou nan pwen pour neutraliser les incrédules. Pensée positive qui ne peut plus bloquer le soleil avec un doigt ! En effet l’émigration massive est une constante. Toutefois, les sirènes aux chants envoûtants persistent dans leur mystification en utilisant le « syndrome du cerveau lent »[1], mais les sages suivent l’Ulysse d’Homère et s’attachent au mât de la raison pour ne pas succomber à leurs charmes.

En abordant les dix obstacles (cinq dans la première partie et cinq dans la seconde), nous appelons à une reprogrammation du cerveau haïtien, condition fondamentale pour sortir de la mystification qui nous fait toujours choisir le pire dans l’espoir d’avoir le meilleur. En février 1986, la société haïtienne a raté une occasion idéale de faire le bilan du duvaliérisme en vue de déclencher l’indispensable changement démocratique. Mais surtout, elle n’a pas profité de l’occasion en or qu’elle avait de trancher les questions liées à son multiculturalisme et de se défaire du bovarysme de ses élites. Elle n’a également rien fait pour faire appel à des diplomates chevronnés tels qu’Hannibal Price, Anténor Firmin et Jean Price-Mars qui ont su mener à la fin du 19e et au début du 20e siècle la lutte sur le front extérieur contre les ambitions démesurées des grandes puissances. Elle a enfin perdu cette chance pour questionner l’organisation sociale qui conduit à l’émigration de sa paysannerie et à son incapacité de nourrir, d’éduquer et de soigner sa propre population.

1) La misère endémique

Depuis son indépendance, la misère est endémique car les élites haïtiennes ont accaparé toute la richesse sociale, ne laissant que des miettes à la grande majorité de la population. La mauvaise gouvernance du pays, la dette de l’indépendance, les emprunts de 1874-1875, 1896, 1910 à des taux faramineux ont drainé les ressources financières à l’extérieur. Les ressources forestières ont été dilapidées. Cincinnatus Leconte, Tancrède Auguste et Vilbrun Guillaume Sam, trois des condamnés pour corruption lors du Procès de la Consolidation en 1904, deviennent présidents de la République en 1911, 1912 et 1915. L’occupation américaine de 1915 à 1934 consolide le pouvoir des élites de la capitale au détriment du reste du pays. Entretemps, la paysannerie haïtienne dès la fin du 19e siècle s’expatrie à Cuba à la recherche de meilleures conditions de vie. Puis à partir de l’occupation américaine, les paysans haïtiens s’expatrient en République Dominicaine.

Les Américains instituent la corvée en contraignant les paysans à travailler pour une pitance dans la construction de 1600 kilomètres de route. Les paysans sont dépossédés de leurs terres pour le développement de plantations de sisal destiné à l’exportation pour satisfaire les besoins de l’économie de guerre américaine. L’occupation américaine contribue à l’amélioration de la situation sanitaire en créant un système de santé publique. Un programme d’élimination de la maladie du pian est développé. Toutefois, les dirigeants haïtiens ne considèrent pas la santé publique une priorité. Parmi les 352 maladies génériques infectieuses existant au monde aujourd’hui, 204 sont endémiques en Haïti[2].

Le plus grand déclin de l’agriculture a eu lieu sous la dictature des Duvalier où la portion de l’agriculture dans le Produit Intérieur Brut (PIB) est passée de 50%[3] en 1957 à 28%[4] en 1986. Au lieu de développer l’agriculture vivrière, l’accent est mis sur les industries d’assemblage construites sur des terres à vocation agricole comme c’est le cas à Caracol près de Ouanaminthe dans le Nord-Est où vivaient 300 petits fermiers. La politique tarifaire mise en œuvre en 1986 et en 1994 a été un désastre. Les tarifs qui étaient de 50% sur des produits agricoles tels que le riz, les pois et le maïs ont été diminués à 3%, 0% et 15 % respectivement. Au cours des cinq dernières années, Haïti a importé des produits alimentaires et agricoles pour une valeur annuelle d’une moyenne de plus de 800 millions de dollars US dont un quart en riz[5]. Jusqu’en 1990, Haïti était auto-suffisante en riz mais la politique des bailleurs de fonds l’a obligée d’ouvrir ses frontières pour le riz américain subventionné. Ce qui fera verser des larmes de crocodile à l’ex-président américain Bill Clinton qui dira : « Je dois vivre chaque jour avec à l’esprit les conséquences de la perte de capacité de produire du riz à Haïti pour nourrir ces gens, à cause de ce que j’ai fait. Personne d’autre[6]

Avec 55% de la population vivant avec moins de 1$ per capita/jour et 76% de la population vivant avec moins de 2$ per capita/jour, Haïti est confrontée à la progression ascensionnelle du crime. Ce phénomène a commencé avec les tontons macoutes qui ont fait le choix de devenir des délinquants en rançonnant les commerçants avant d’exercer leur passion de détrousseurs avec voracité et de devenir des prédateurs effrénés de toute la population. Avec les coups d’état de 1991 et 2004, les embargos et le tremblement de terre de 2010, les conditions de vie n’ont cessé de se détériorer. L’indigence s’est généralisée conduisant à de nouvelles vagues de boat people vers les côtes de la Floride. En effet, le coût du passage sur les embarcations de fortune est de 800 dollars US pour transporter les passagers vers leurs destinations, soit cinq fois moins que les 5000 dollars US nécessaires pour se procurer des faux papiers et un billet d’avion[7].

2) La démocratie ne se conçoit pas sans un certain niveau d'éducation

Le recul de l’ignorance doit être une priorité. Le pays doit produire beaucoup de livres et inciter la population à la lecture. Selon la dernière enquête de la Direction Nationale du Livre (DNL), Haïti ne dispose que de 89 bibliothèques dont 33 publiques, et 56 privées. L'éducation qui était déjà déficiente va subir les affres de la dictature des Duvalier qui applique une politique systématique de répudiation de l'intelligence. Selon l'adage, « quand les Dieux veulent vous détruire, ils s'en prennent à votre cerveau ». Comme le dit la Bible: « Mon peuple est détruit, parce qu'il lui manque la connaissance. » En effet, la destruction du peuple haïtien a eu lieu à un rythme sans précédent. Haïti consacre trois fois moins (1.5% du PIB) que les autres pays d’Amérique latine à l’éducation (4.5% du PIB).

Le duvaliérisme a opéré des truquages et manipulations de la langue qui ont eu pour mission de la couper de la réalité en enlevant aux mots leur vrai sens. L’écrivain Frankétienne a réagi à cette langue de bois, cette logorrhée de mystification, en disant : « C’est vrai, nous avons à résister à l’érosion, à l’usure des mots. Que ce soit dans la vie quotidienne ou dans la politique, les mots ont perdu leur sève. Et avec le langage, c’est aussi la pensée qui s’appauvrit. C’est comme ça qu’on zombifie, qu’on chimèrise les gens !… Comment moi, artiste, puis-je continuer à utiliser les mots « démocratie » , « amitié », « liberté », « amour », « justice »…, des mots aussi galvaudés, dévitalisés… Il me faut donc créer mes propres matériaux[8]. »

3) La pratique du bouc émissaire du se pa fòt mwen

Les moins de 25 ans constituant plus de la majorité de la population sont endoctrinés avec le se pa fòt mwen, cette pratique du bouc émissaire qui accuse toujours l’autre d’être le seul et unique responsable et qui ne voit jamais sa part de responsabilité. Le seul et unique coupable c’est l’autre. L’une des formes que prend cette politique est la manipulation du savoir en refusant de reconnaître nos propres carences. Par exemple, l’accent est mis uniquement sur l’occupation américaine et non sur les responsabilités haïtiennes dans cette hécatombe. En réalité, les Américains ont été invités à interférer dans les affaires haïtiennes depuis 1865 par Sylvain Salnave. Il a fallu le nationalisme d’Hannibal Price et d’Anténor Firmin pour les empêcher de s’emparer du Môle Saint-Nicolas. En effet, Hannibal Price, ministre d’Haïti à Washington, devait envoyer un câble en date du 7 avril 1891 à Anténor Firmin, Ministre des Affaires Étrangères du gouvernement de Florvil Hyppolite. Dans ce câble, Hannibal Price disait : « La présence de la flotte dans nos eaux est destinée à vous effrayer. Ne cédez pas. Rien n’arrivera[9]

Lors de la guerre civile de 1902, Boisrond Canal devait d’abord demander au ministre français Deprez accrédité en Haïti de faire intervenir le croiseur français d’Assas pour capturer le navire La Crête-à-Pierrot sous le commandement de l’amiral Hamilton Killick. Cette même requête d’intervention est adressée par Boisrond Canal aux Américains pour qu’ils envoient le navire Marietta capturer La Crête-à-Pierrot[10]. Enfin, Boisrond Canal sollicita l’intervention des Allemands qui envoyèrent leur navire Le Panther. C’est à cette occasion que l’héroïque amiral Killick préféra se faire sauter avec le navire que de le laisser tomber entre les mains des Allemands. Enfin, Boisrond Canal demanda aux Américains de bloquer les ports de Saint-Marc et des Gonaïves afin que les troupes firministes ayant à leur tête le général Jean-Jumeau ne puissent être ravitaillées en armes, munitions et vivres. Les demandes adressées au gouvernement de Panama de ne pas recevoir le président Privert aujourd’hui s’inscrivent donc dans une tradition ténébreuse.

Les intérêts financiers de Wall Street découlant de l’emprunt de 1910 ne sont pas les seuls à placer les Américains au cœur de la politique haïtienne. Les forces traditionnelles bloquant toute transformation sociale et qui se sont liguées contre le retour d’Anténor Firmin en Haïti en 1911 y ont joué un rôle essentiel. Rien n’est fait pour dépasser le conflit Noirs/Mulâtres et inspirer un autre devenir. Les Américains veulent s’assurer que les porteurs de bonds de l’emprunt de 1910 sont payés. En décembre 1914, les soldats américains débarquent et s’approprient les réserves d’or d’Haïti. Après l’exécution de 167 prisonniers politiques liés à des familles allemandes, le président Vilbrun Guillaume Sam est lynché le 27 Juillet 1915. Parmi les 167 prisonniers, on peut mentionner les trois frères Seymour, Sievers et Maurice Polynice, Alfred Celcis, Justin Turnier, Gaspard Nérette, Charles Germain, Démétrius André, Pierre Faubert, Pascal Élie, Alfred Chatelain et ses deux frères Emmanuel et Lamartine, Thomas Woolley, Marcel Clesca, etc. Alors court-circuitant la réaction de l’Allemagne, les Américains prennent les devants et occupent Haïti le 28 juillet 1915. Il est faux, hypocrite et calculateur de présenter les choses autrement.

4) Les démocrates ont moins d'audace que les coquins

Ayant été recalé à St Louis de Gonzague, Michel Martelly a été obligé de choisir un autre établissement scolaire au début des années 1980. Ce fut le Centre d’Études Secondaires (CES) où il continua d’être un trublion. Lors des résultats du baccalauréat de 1982, Pierre Riché, directeur du CES, a eu à exprimer sa surprise que le nom de l’élève Michel Martelly figure parmi ceux qui avaient réussi. Comment a t-il pu réussir? Avait-il copié sur un autre bachelier? Cela a été une surprise pour plus d'un. Dans tous les cas, Martelly qui n’a jamais manqué d’audace, obsédé par la force des armes, s’est inscrit à l’Académie militaire.  Nouvel échec. Alors il contourne ce rude coup en s’expatriant et en créant un petit groupe musical. Pour s’assurer que ses espoirs de réussite sociale ne sont pas à l’eau, il rentre en Haïti des années plus tard et fait le tour de ses anciens condisciples qui ont embrassé des carrières professionnelles dans la médecine, le droit, les sciences, etc. Sa question qui revient à chaque occasion : « Combien tu gagnes maintenant ? » Alors, avec un enthousiasme débridé, il leur dit gagner dix fois plus qu’eux avec son orchestre. Mais cela ne lui suffit pas. Il est tourmenté et ne veut pas être en reste.

Le vedettariat de chanteur paillard ne lui suffit pas. Ce profil est encore trop modeste. Il doit aller plus loin que ce simple bling-bling. La présidence de la République déjà désacralisée par Jean-Claude Duvalier serait la cerise sur le gâteau en le mettant au plus haut niveau. Le professeur Pierre Riché qui avait vu en Martelly un sous-doué doit se retourner dans sa tombe en voyant la société haïtienne acceptée d’être dirigée par un tel énergumène. Avec plus de 5 milliards de dollars américains gaspillés en 5 ans, les amateurs de fausses notes en ont pour leurs frais. Jamais les caisses n’ont été aussi vidées. Autant que les cordes des guitares n’ont été aussi grattées ingratement. Un gigantesque fiasco à la base de tous les ennuis actuels. En n’organisant pas les élections prévues, Michel Martelly a jeté la Constitution par la fenêtre et est parti, rassuré, le 7 février 2016.

La graine de démon a germé et Martelly n’a pas eu de mal pour trouver des compères de son acabit prêts à servir de bouclier en créant une organisation dénommée Parti des crânes rasés (PHTK). Il utilise Jovenel Moïse en mettant les finances publiques à sa disposition. Ça ne vole pas haut que d’associer un parti à des signes corporels comme le PHTK l’affirme. Quelle absence de pensée ! Dans une situation de défaut de calibrage (tout voum se do), le blocage mental facilite la dégringolade. L’injustice et l’inefficacité sont au rendez-vous. Heureusement que la Commission Indépendante d’Évaluation et de Vérification Électorale (CIEVE) a désamorcé le mouvement ascendant du PHTK avec des preuves tangibles.

5) la communauté internationale soutient la corruption qui l’arrange

Les zombies de la terreur diplomatique n’ont pas effrayé le gouvernement Privert qui a mis en place la CIEVE dont les travaux ont changé la donne en dénonçant la massive corruption des élections du 25 octobre 2015. La détermination des progressistes et démocrates haïtiens a fait reculer les forces de l’ombre retranchées au sein des Nations Unies, de l’OEA et du Département d’État. L’ambassadeur Ronald Sanders qui a dirigé la mission de Janvier/Février 2016 de l’OEA en Haïti s’est rendu compte que parmi les 30 organisations et partis rencontrés, seul le PHTK acceptait la corruption électorale des 9 août et du 25 octobre 2015. La réprobation était unanime, de Fanmi Lavalas à Pitit Desalin en passant par le Forum Économique du Secteur Privé (FESP) qui, en échange, est puni par les fusillades dirigées contre le Marriott, Digicel, Natcom, Berhmann Motors, Automeca, Sogebank à Delmas 30, dans la nuit du jeudi 23 au vendredi 24 Juin 2016. Quand à LAPEH du candidat Jude Célestin, ce parti a refusé de rencontrer la mission de l’OEA sanctionnant ainsi cette dernière pour avoir fomenté la corruption électorale qui a délivré en premier lieu l’absurdité du pouvoir de Michel Martelly en 2010. On ne le dira jamais assez, la corruption électorale est la mère de toutes les corruptions, en ce sens qu’elle s’attaque à la justice et à la dignité des citoyens en foulant aux pieds la volonté exprimée dans leur suffrage. Elle s’attaque aux droits de la personne en altérant également le sens des priorités nationales, régionales et locales au profit des pourris dans le commerce, l’armée, les douanes, les finances publiques, bref dans l’État.                                                                                                 

En fonction de ces constats qui crèvent les yeux, l’ambassadeur Ronald Sanders a endossé les actions du gouvernement provisoire de Jocelerme Privert et demandé à la communauté internationale de donner les moyens à ce dernier pour qu’il reste dans les habits de président. Le gouvernement Martelly ayant mis la Constitution en veilleuse en n’organisant pas les élections, la prolongation du mandat de 120 jours du président Privert était inscrite dans le mouvement même qui a abouti à la création de la CIEVE. Pour Ronald Sanders, « le conseil électoral provisoire a dit qu’un nouveau calendrier électoral sera publié le 6 Juin. L’ONU, l’OEA, la CARICOM et les autres institutions de la communauté internationale devraient s’assurer que l’administration du président par intérim Jocelerme Privert ainsi que le conseil électoral provisoire respectent cette date et organisent les élections aussitôt que possible. Ces entités devraient aussi donner l’assistance technique dans tous les domaines qui sont nécessaires à cette fin[11]. »

 Les partisans du statu quo et de la continuation du pouvoir Martelly à travers la présidence de Jovenel Moïse ont recouru alors à la violence pour tenter d’empêcher au président provisoire Privert d’habiter la fonction présidentielle. Au sein du Parlement, cette offensive est menée par la minorité de blocage des 3 sénateurs et 39 députés mal élus qui appliquent au gouvernement Privert la même logique que le gouvernement Martelly a utilisée pour appuyer la candidature de Jovenel Moïse du PHTK. Les réunions de l’Assemblée nationale des 21 et 28 Juin 2016 montrent clairement que leur réquisitoire contre Privert et pour demander sa démission est manifestement exagéré. Comme le dit Abraham Lincoln, « Il ne faut pas changer de cheval au milieu de la rivière ». D’hypothèses en théories, de constructions en affabulations, tous les partis tels que PHTK, AAA, KID, etc. qui s’étaient donnés la main pour empêcher la création de la CIEVE ont fini par se raviser et accepter l’annulation du premier tour du scrutin présidentiel du 25 octobre 2015. Mais les 3 sénateurs et 39 députés qui sont l’objet de contentieux signalés aux pages 18 à 28 du rapport de la CIEVE font une ultime manœuvre afin d’éviter que leur mandat soit mis en pièces par le nouveau Conseil Électorale Provisoire (CEP) qui examine leur situation au cas par cas. En clair, le bateau des élections d’octobre 2015 a échoué sur les récifs et la participation de tous les secteurs aux nouvelles élections programmées pour le 9 octobre 2016 démontre la volonté d’éviter que la société haïtienne ne devienne le radeau de la Méduse. On se rappelle que l’incompétence du capitaine de ce bateau avait conduit à un désastre et condamné les survivants au cannibalisme.

Le Conseil Électoral Provisoire (CEP) de Pierre-Louis Opont qui avait organisé les élections du 9 août et du 25 octobre 2015 avait renoué sans le savoir avec la bonne vieille méthode orchestrée par Nord Alexis et Boisrond Canal lors des élections de 1902 qui avaient ravi la victoire à Anténor Firmin au profit de Nord Alexis. En effet, le général Nord Alexis décide le 27 Juin 1902 de confisquer toutes les cartes électorales et d’organiser des élections frauduleuses. Le poids de cette histoire de Nord Alexis sur notre présent est très lourd. De ce fait, il vaut mieux la connaître pour juger ce qui se passe aujourd’hui. Toutes les élections depuis lors sont la reproduction des manœuvres déloyales pour favoriser un candidat.

À ce sujet, Le Nouvelliste dans son numéro en date du 27 juin 1902 rapporte les faits suivants : « Diverses lettres du Cap dénoncent la conduite du Général Nord Alexis, délégué du Gouvernement dans les départements du Nord, du Nord-Ouest ; il a déclaré au Cap et à Port-de-Paix qu’il est muni des pleins pouvoirs du Gouvernement provisoire, et, contrairement au décret du 26 Mai et à nos instructions, il a révoqué le commandant de l’arrondissement de Port-de-Paix, maintenu le général Jean-Gilles à son poste temporaire. En outre, il a ordonné aux chefs des corps militaires de préparer les matricules de leurs régiments pour aller prendre des cartes d’élection et de les lui apporter. Les mêmes ordres ont été donnés, comme sous le gouvernement déchu, à tous les chefs de postes militaires. Il a demandé tous les commandants d’arrondissement et de communes pour leur imposer ses candidats à la Députation. Enfin il a déclaré que les élections devaient se faire militairement -- malheur à ceux qui résisteront. »

Les nouvelles générations de 2016 ne connaissent pas les origines de la décadence actuelle héritée du duvaliérisme. Ce fut aussi le cas pour la nôtre qui, grandissant sous ce régime d’éteignoir, ne connaissait rien des années consacrant la débâcle de l’intellect dans cette guerre au cours de laquelle les forces émancipatrices d’Anténor Firmin sont vaincues par celles réactionnaires du général analphabète Nord Alexis. Les ouvrages tels que Anténor Firmin de Jean Price-Mars paru en 1964, L’échec du firminisme de Marc Péan paru en 1987, et La déroute de l’intelligence de Roger Gaillard paru en 1992, n’étaient pas disponibles.

Leslie Pean
Historien - Economiste

 (à suivre)

Réference

[1] Alin Hall, « Le syndrome du cerveau lent », Le Nouvelliste, 21 et 22 mars 2016.

[2] Stephen Berger, Infectious diseases of Haiti, 2014, p. 2.

[3] World Bank, Haiti: Agriculture and Rural Development, Diagnostic and Proposals for Agriculture and Rural Development Policies and Strategies, Washington, 2005, The World Bank, p. 14.

[4] FAO, « Haïti Country Brief », Rome, FAO, 2010.

[5] FAO/GIEWS, Special Report, Food Availability and market Assessment Mission to Haiti, May 23, 26, p. 12.

[6] « I have to live every day with the consequences of the lost capacity to produce a rice crop in Haiti to feed those people, because of what I did. Nobody else. », "We Made a Devil's Bargain": Former President Clinton Apologizes for Trade Policies that Destroyed Haitian Rice Farming, Democracy Now, April 1, 2010

[7] « Les boat people haïtiens fuient la pauvreté », Le Devoir, 29 février 2004.

[8] « Écrire Haïti… Frankétienne, Lyonel Trouillot, Gary Victor », entretien avec Dénétem Touam Bona, Drôle d’époque n°14, printemps 2004.

[9] Hannibal Price III, La question haïtienne ou l’affaire du Môle Saint-Nicolas, Port-au-Prince, C3Éditions, 2016, p. 43.

[10] United States Department of State, Papers Relating to the Foreign Relations of the United States, Washington, 1903, p. 612.

 [11] Ronald Sanders, « Haiti : No moving out and moving on », Caribbean News Now, June 3, 2016